Le blog des livres : Cottage Treasure

Mes rêves - Xavier Deneux

Mes rêves est un petit album de 16cm par 16cm tout en carton bien solide, aux angles ronds, tout à fait adapté aux petites mains des bébés qui pourront le tourner, retourner, mordiller, aplatir, aplanir, à loisir. Car c'est bien la première chose que ce livre donne envie de faire : être manipulé ! Les 7 pages en carton bien épaissent, se tournent facilement, les petits doigts glissent aisément entre elles pour y découvrir... divers reliefs, creux, bosses, surfaces lisses,  aspects rugueux.... 
Puis, en ouvrant au hasard une double page, ce sont les contrastes de couleurs qui attirent les petits yeux, noir/blanc, mais aussi rouge/blanc, l'argenté/noir, rouge/noir, l'argenté/blanc, et aussi quelques petites touches de vert par-ci par-là pour relever le contraste. Les bébés adorent !
Mais qu'est-ce que cet objet-livre nous raconte ? Et oui, comment ce livre aborde-t-il le thème annoncé : les rêves ?? D'un premier abord, 8 double-pages mettent en scènes les rêves d'un petit garçon et d'une petite fille. A quoi rêvent les enfants une fois leurs petites paupières closes ??? Je vous en fait un petit aperçu :

* ils volent debout sur un oiseau
* ils deviennent chevaliers ou princesse
* ils font du toboggan sur la trompe d'un éléphant
* ils se balancent dans un coquelicot géant
* ils vont dans les étoiles sur un tapis volant
* ils jouent sur le dos d'un dinosaure
* ils parlent aux baleines
* ou encore se sentent bien au chaud au creux de leur ours-doudou géant !!

Voilà ce que nous découvrons de jour en regardant ces magnifiques dessins minimalistes et remplis de poésie.




Mais à la nuit tombée... l'onirisme est à son comble ! Les pages de ce petit livre nous dévoilent alors leurs trésors... Des façades de maisons vues du ciel s'éclairent, les fenêtres du château s'illuminent, une baguette magique répand une traînée de poudre étincelante derrière elle, des coquelicots, oiseaux et papillons se mettent à flotter dans le champ, une ribambelle de moutons traversent des collines, les écaillent du dino luisent, la baleine se voit entourée d'une nuée de petits poissons, l'ours-doudou se retrouve dans une forêt de sapins !
Et là c'est juste waouh quelle petite merveille de découvrir ce petit peuple phosphorescent !
Sans compter que les surfaces phosphorescentes se reflètent dans les surfaces argentées qui se font alors miroir pour un peu plus de magie !

    En bref, vous l'avez compris ce livre est un petit trésor qui emmène adultes et enfants au pays des songes à travers un voyage plein de magie et de poésie ! 10/10


A voir/à lire :
Je vous invite de toute urgence à aller visiter le site des Editions Tourbillon pour découvrir d'autres petits trésors de  ce genre.


Auteur: Xavier Deneux
Editions Tourbillon
Paru en mai 2011
16 pages

Un zoo en hiver - Jirô Taniguchi

Jirô Taniguchi nous emmène dans l'univers des dessinateurs de mangas, dans le Tôkyô des années 60, à l'heure où l'auteur fait ses premiers pas dans le monde des mangakas.

Hamaguchi est un jeune homme plein de rêves et de talents. Il travaille pour un grossiste de textiles à Kyôto, un emploi qui le passionne peu, et passe son temps libre au zoo à dessiner des animaux.
Lors d'un séjour à Tôkyô, il va se retrouver projeter dans l'univers des mangakas et se fait employer comme assistant.
Dans le petit atelier d'un célèbre mangaka, il prendra conscience des exigences de ce métier prestigieux : des jours et des nuits passées pour boucler les histoires à paraître, tout en ayant au final que très peu de reconnaissance. Par ailleurs, il découvrira que beaucoup de personnes d'entre les membres de  l'équipe caressent le rêve de devenir mangaka et travaillent en parallèle sur leurs propres projets après les heures à l'atelier. Hamaguchi va alors redoubler d'efforts pour tenter d'avancer sa propre histoire. Tout d'abord découragé et peu inspiré, une rencontre avec une jeune fille malade, Mariko, va faire naître en lui "le plaisir de dessiner, la joie de créer une histoire"...

A travers cette BD mi-autobiographie mi-fictive, Jirô Taniguchi met en scène un personnage qui se démarque non seulement par son talent, mais surtout par sa grande sensibilité et sa vie émotionnelle riche.

Un trait fin et délicat et des dessins aux multiples détails sur lesquels s'arrête avec plaisir le regard du lecteur. Une histoire opérant par ailleurs, une mise en abîme du dessin dans le dessin, comme nous pouvons le voir ci-dessous :


    En bref, une histoire fraîche et des dessins toujours aussi agréables. Les lecteurs de Jirô Taniguchi seront heureux de se plonger d'aussi près dans cet aspect de l'oeuvre et de la vie de l'auteur. 7/10

A lire :
Mon billet sur Quartier lointain
Mon billet sur L'Orme du Caucase


Auteur: Jirô Taniguchu
Traduction: Corinne Quentin
Editions Casteman "Ecritures"
Paru en juin 2009
231 pages

Amours en marge - Yoko Ogawa

Une valse lente entre des oreilles et des doigts. Un amour onirique entre une jeune femme et un sténogaphe. Une véritable fusion entre la mémoire et les mots.  C'est ce que nous relate Yoko Ogawa dans son premier roman long, écrit en 1991.

Le résumé en quelques mots : Une jeune femme se voit hospitalisée à cause de l'apparition de troubles auditifs coïncidant avec sa séparation d'avec son mari. Elle rencontre Y, un sténographe, lors d'une réunion pour un magazine de santé où elle témoigne des symptômes de sa maladie. Subjuguée par les mains et l'activité de ce dernier/celles-ci, elle va le rencontrer à plusieurs reprises, les oreilles de cette femme et les doigts du sténographe semblant s'attirer comme des aimants. Elle lui demandera un service : transcrire par des mots les bourdonnements de ses oreilles. S'en suit alors une danse envoûtante et intrigante...

Un roman très surprenant de par : la lenteur du récit; ces personnages  anonymes, à l'exception des personnages secondaires; ces décors flous (hôpital, hôtel, maison de la narratrice, musée) qui ressemblent à des décors de théâtre. 
Tout au long du récit le lecteur avance sur des sables mouvants, tout semble cohérent et réaliste mais reste insaisissable. L'élément le plus palpable est en fait le vide, le silence, l'absence, le blanc. Le lecteur cherche des repères, les personnages semblent être des ombres, comme le sténographe qui ne cesse d'apparaître et de disparaître mystérieusement au fil du roman. L'histoire d'amour qui se tisse entre la protagoniste malade des oreilles et le sténographe semble quant-à elle, très vaporeuse, puisque, en somme, les personnages ne créent pas de véritable lien amoureux, ce sont les oreilles de la première et les doigts du second qui s'unissent au fil des pages pour finir en total communion : les sons qui habitent les oreilles malades et les mots qui naissent des doigts du sténographes finiront par ne former plus qu'un, par être en total symbiose.

La mémoire en question : Au-delà de ce récit étrange et envoûtant, nous retrouvons toute la symbolique chère à l'auteur, celle  du souvenir.   Sans que l'on ne s'en aperçoive d'un premier abord, c'est bien le thème du souvenir qui constitue la clef de voûte du roman. Comment dire le souvenir ? Les mots ont-ils le pouvoir de restituer le souvenir ? De se substituer à la mémoire ? Les mots ici vont être le véritable remède au temps qui passe : lorsque celui-ci a pu être figé, consigné, fiché, tout peut alors reprendre sa place,  la vie peut alors reprendre son cours.
Sans que l'on s'y attende, l'auteur offre un dénouement à un récit qui ne semblait pas en appeler. Ce dénouement éclaire alors le récit d'une toute autre lumière et le lecteur se voit totalement destabilisé : ce qui lui semblait être de fausses impressions prend alors sens, tout bascule soudain dans une dimension quasi fantastique, offrant un merveilleux panorama rétrospectif ayant pour thème la mémoire.
Une écriture pleine de grâce, de poésie, de légèreté tout en étant troublante à la fois.

Un petit passage : 
- (...) Mais quand vas-tu te réapprovisionner en papier ? lui ai-je demandé et, serrant les lèvres, il a reporté son regard vers le ciel au-delà de la véranda. Il s'y découpait un fin croissant de lune.
- Il n'y aura pas d'autre papier, répondit-il, comme s'il s'adressait aux ténèbres de la nuit.
En écoutant sa voix se fondre dans l'obscurité, je me demandais pourquoi il disait cela. Alors que chacun de ses mots était facile à comprendre et que sa voix était douce, j'avais l'impression qu'ils grinçaient les uns contre les autres en de cruelles résonances.
- C'est tout ce que j'ai préparé pour la mémoire de tes oreilles. Il n'y en a ni trop, ni trop peu. Ce n'est pas nécessaire
    En bref, un premier roman qui contient en condensé les thèmes chers à l'auteur, qu'elle développera ensuite dans ses autres romans. Ce n'est pas celui que j'ai préféré parmi ceux que j'ai lu, toutefois, ce roman a beaucoup marqué mon esprit et reste très captivant pour ceux qui aiment se plonger dans l'univers de Yoko Ogowa de par les ponts qu'il tissent avec ses autres romans et les comparaisons intéressantes qu'il suscite. 7/10


A lire :
Mon billet sur Cristallisation secrète, roman
Mon billet sur La mer, recueil de nouvelles
Mo billet sur La Marche de Mina, roman


Auteur: Yoko Ogawa
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle
Editions Actes Sud
Collection "Lettres japonaises"
Paru en janvier 2005 (France)
190 pages

Les Sept Jours de Simon Labrosse - Carole Fréchette

Voici une pièce de théâtre canadienne, émouvante et drôle qui, à travers la vie de Simon Labrosse, personnage naïf, rêveur et décalé, nous livre une critique cinglante des rapports humains dans notre société.

Notre personnage est célibataire et sans emploi. Quotidiennement il enregistre des cassettes à une certaine Nathalie, partie en Afrique aider les démunis. Pour s'en sortir et payer son "Ghetto Blaster" qu'il utilise pour enregistrer ses cassettes à Nathalie, il endosse différentes professions tout droit sorties de son imagination. C'est ainsi que tour à tour il s'improvise "Cascadeur emotionnel", "Spectateur personnel", "Finisseur de phrases", "Flatteur d'égos", "Allégeur de conscience" et enfin "Remplisseur de vide".

A l'aide de deux complices, son "chum" Léo et Nathalie (pas celle de l'Afrique), il met en scène sept jours de sa vie. On assiste ainsi à une mise en abîme : les trois personnages jouant une pièce dans la pièce et s'adressant directement aux spectateurs.
Léo, ami d'enfance de Simon, est malade mental et dépressif, mais terriblement attachant. Il ne s'aime pas et déteste tout et tout le monde. A la suite d'un accident survenu dans son enfance (une brique lui est tombée sur la tête) il est incapable de prononcer les mots positifs :

LEO. Je m'appelle Léo. Quand j'étais petit, j'ai reçu une brique sur le cortex. Ca a fait une lésion minuscule à l'endroit précis où sont produits les mots p... euh... les mots p...

SIMON. Les mots positifs.

LEO. C'est ça. Depuis ce temps-là, je peux pas en prononcer un seul. Pis je peux pas avoir une seule pensée p... p...

SIMON. Positive.
Nathalie quant à elle est l'antithèse de Léo. Simon l'a rencontrée par l'intermédiaire d'une annonce à laquelle elle a répondue pour jouer les rôles féminins dans la pièce de Simon. Exubérante, narcissique et excentrique, elle explique combien ses "organes sont épanouis" et que "les droits sur sa vie intérieure" intéressent un producteur français :

NATHALIE. Bonsoir, je m'appelle Nathalie, je joue les rôles féminins dans la vie de Simon. C'est pas les rôles les plus intéressants, mais ça fait rien, je les joue avec beaucoup de conviction. Vous allez voir, je suis quelqu'un de très profond...En ce moment je prends des cours de bouche; ça s'appelle "La bouche : ouverture et fermeture"...
Simon Labrosse représente l'optimisme à tout épreuve. Il est confronté à des situations où tout semble perdu d'avance, mais cela ne l'empêche pas d'avancer pour autant. Il est à l'opposé de cette société grouillante où tout va très vite et où l'humain et l'émotionnel se révèlent être un mauvais investissement. Lui au contraire investi tout son coeur et tout son temps aux rêveries, à la poésie et à l'écoute d'autrui. C'est ainsi qu'un jour il s'invente "Cascadeur émotionnel" :

SIMON. Euh... Oui, oui. Mais je... je pense que je peux faire quelque chose pour vous.

L'HOMME AGRESSIF (LEO). Ca m'étonnerait.

SIMON. Je me présente : Simon Labrosse, cascadeur.

L'HOMME AGRESSIF (LEO). Je te parle pas d'un film moi, là, je te parle de la vie, de la criss de vie sale.

SIMON. Justement ! C'est ça mon domaine, je veux dire : la vie, c'est mon domaine. Voyez-vous, je suis pas un cascadeur comme les autres. Ma spécialité c'est la cascade émotive.
Simon est tel Don Quichotte, rêveur et décalé, dans une société où il n'y a pas de place pour l'imaginaire. Ainsi, même si le personnage de Simon Labrosse peut paraître burlesque, il n'en souligne pas moins les dérives d'une société où les individus sont broyées par le matérialisme et l'individualisme qui conduisent indéniablement vers la douleur et la solitude. Cette solitude est mise en relief, par exemple, dans la scène où Simon endosse le rôle de "Finisseur de phrase". Dans cette scène, il écoute un couple dialoguer, mais en réalité nous assistons à deux monologues et aucun des deux personnages n'écoute l'autre. A tel point qu'ils ne se rendent pas compte, au début du moins, que c'est Simon qui poursuit à leur place, leurs phrases laissées en suspend.

Dans leur différences, tous les personnages ou presque (joués par Léo et Nathalie) se ressemblent par un aspect de leur personnalité : ils sont tous égocentriques et se voient englués dans leur solitude. Nathalie fait également partie de cette catégorie de personnages. Léo, quant-à lui, est le reflet de la pensée profonde de Carole Fréchette : "le monde est pourri", comme il s'époumone à le dire tout au long de la pièce. Et notre pauvre Simon, lui, est le symbole des laissés-pour-compte, de ceux qui ne suivent pas le mouvement rapide et destructeur imposé par notre société. De ceux qui croient encore qu'un autre monde est possible, un monde où la dimension humaine reprend sa place. Malheureusement leur sort n'en est que plus cynique, non seulement ils se retrouvent marginalisés, mais en plus, ils sont victimes eux aussi de solitude, non pas du fait de leur égoïsme mais par manque de réel échange humain; ils se trouvent isolés.

Enfin, le ton de cette pièce est à la fois drôle et tragique. Carole Fréchette à su capter le lecteur/spectateur par l'intermédiaire de l'humour afin de mieux lui délivrer son message qui lui est sombre et emprunt d'une grande dimension pathétique.


   En bref, un texte relativement court mais riche de par ses différents niveau de lecture. 10/10


Auteur: Carole Fréchette
Editions Actes Sud
Collection "Papiers"
Paru en juin 1999 (France)
62 pages

L'analyste - John Katzenbach

Quel serait votre réaction si vous étiez rattrapé par votre passé ? Un passé aussi insignifiant pour vous qu'il est décisif pour une personne dont vous ignorez l'existence ?
Voici le trouble qui va hanter Frederick Starks, psychiatre de profession, au travers de ce thriller haletant. Un événement qui sera à l'origine d'un total changement dans la vie de ce personnage.

Ricky (diminutif de Frederick), est agé de 53 ans. Il vit seul, à l'écart de sa famille dont il ne prend plus de nouvelles depuis plusieurs années. Il officie dans son cabinet à New-York, où tous les jours de la semaine il accueille ses patients habituels. Son temps se partage entre son travail monotone de psychanalyste et sa routine quotidienne qui font de lui un être totalement isolé et prévisible. Depuis la mort de sa femme, il habite seul dans son cabinet (qui est aussi son appartement) et ne s'accorde des vacances qu'une seule fois par an, en été, pour se rendre dans sa villa de campagne à Cape-Cod, sur la côte Est des Etats-Unis.

Cette existence monocorde est un jour perturbée par l'arrivée à son cabinet d'une lettre inquiétante. Celle-ci lui propose de prendre part au jeu de la mort et n'exige rien d'autre de lui que son propre suicide afin d'épargner un membre de sa famille, à moins qu'il ne réussisse, dans un délais de 15 jours, à trouver l'auteur de cette correspondance.
Et voici comment notre personnage se voit embarqué dans un tumulte où il sera contraint de jouer à ce jeu morbide et finira donc par rechercher le moment de sa vie où de façon anodine, sa réalité a interféré avec celle de notre personnage démoniaque. Et c'est ainsi que notre protagoniste découvrira toutes les facettes de cette affaire qui dépasse de loin sa simple histoire personnelle.
Dans cette spirale infernale, Ricky fera la connaissance de Virgil et Merlin, deux personnages complices de l'auteur de la lettre et qui auront pour mission d'accompagner notre héros dans cette descente aux enfers.

Ce thriller est tout simplement génial ! Il est non seulement bien écrit, mais il est également très bien pensé. On sent de façon indéniable la finesse du scénario qui page après page nous surprend sans cesse. Vous l'aurez donc compris, j'ai beaucoup aimé ce livre. Je me souviens encore des cent dernières pages que j'ai lues jusque tard le soir car je ne pouvais pas décrocher mes yeux du fil de la narration.

Un autre aspect brillant de ce livre est son versant psychologique. John Katzenbach découpe avec une minutie admirable la psychologie humaine. Il nous livre ici un thriller avec une analyse psychologique des personnages très profonde. Il y a d'ailleurs un lien étroit entre le choix de ce personnage principal qui est psychanalyste et le déroulement de la partie psychologique du scénario. C'est précisément parce qu'il est psychanalyste que Ricky devient un outil affûté dans la dissection et, par la suite, la compréhension de la dimension psychologique de ses bourreaux.
Enfin on peut entrevoir également un autre aspect au travers de cette histoire : le périple vécu par notre héros peut-être vu sous l'angle du voyage initiatique qui le pousse à sortir de sa routine pour découvrir ou redécouvrir ce qu'est la vie et le bonheur, et l'amène à reprendre sa destiné en main.

    En bref, une histoire trépidante qui nous garde en haleine jusqu'au bout. 9/10


Auteur: John Katzenbach
Traduit par Jean Charles Provost
Editions Pocket
Collection Thriller
Paru en juin 2004 (France)
659 pages

Quartier lointain, Intégrale - Jirô Taniguchi

Prix du meilleur scénario au Festival d'Angoulême 2003, Prix Canal BD des librairies spécialisées 2003, Prix de la meilleure BD adaptable au cinéma au Forum de Monaco 2004, Quartier lointain est sans aucun doute la BD la plus connue de Taniguchi.
Pour ceux et celles qui ne le connaîtraient pas encore, Jirô Taniguchi est un mangaka japonais très fortement influencé par la BD française. Ainsi, ce livre se lit de gauche à droite, comme une BD française traditionnelle.
Par ailleurs, on retrouve dans Quartier lointain la finesse du trait de l'auteur, un rythme de narration lent qui laisse au lecteur tout le loisir de contempler le dessin et un thème cher à l'auteur, celui d'une rétrospection qui a pour but d'éclairer le présent.

En effet, Quartier lointain est l'histoire d'Hiroshi Nakahara, quadragénaire désabusé qui délaisse sa famille et aime se plonger à l'occasion dans l'alcool afin d'oublier la monotonie de sa vie.
Mais, un événement surnaturel vient le cueillir à l'âge de 48 ans (l'âge que sa mère avait lorsqu'elle décéda et donc année charnière dans la vie du protagoniste). Alors qu'une série de hasards a conduit ses pas sur la tombe de sa mère, notre protagoniste se voit renvoyée dans sa vie passée, à l'âge de 14 ans.
Tout d'abord très ému de retrouver des personnes ayant disparues depuis longtemps (sa grand-mère et sa mère décédée, son père disparu, son camarade de classe tué dans un accident de moto), Hiroshi va décider de vivre cette expérience à fond et profiter de son recul d'adulte pour vivre cette occasion à cent pour cent.  Toutefois, à travers cette chance, Hiroshi va surtout tenter de percer à jour les raisons qui ont poussées sont père à abandonner sa famille le 31 août de cette année-là...



Je n'ai absolument rien à redire de la narration, parfaitement orchestrée, parfaitement aboutie, pas de longueurs malgré les pauses contemplatives qui sillonnent le récit. Cependant, j'avoue que le sujet ne m'a pas emballée plus que ça. Moi qui suis une grande fan de Jirô Taniguchi : j'ai adoré La Montagne Magique et L'orme du Caucase, notamment, je m'attendais vraiment à être emballée à nouveau avec cet album...  Mais là, j'ai trouvé que la fibre fantastique n'était absolument pas suffisamment développée alors que l'histoire repose sur cet événement surnaturel qui propulse le héros dans le passé. Dommage de s'en être servi exclusivement comme prétexte au récit d'un secret de famille qui retombe bien raplapla au final...
Je reconnais que le personnage de Hiroshi est mené d'une main de maître, sur un terrain très glissant, celui d'un quadragénaire se retrouvant dans le corps de ses 14 ans et tombant amoureux d'une camarade de classe du même âge. Aucune incohérence à ce niveau là tant Taniguchi nous expose avec brio les états d'esprit de son personnage. Toutefois, à mon avis, une chose encore aurait méritée d'être exploitée : lorsque le héros se rend compte que ses choix peuvent influencer le cours des événements et que, en changeant le présent de ses 14 ans, il pouvait bouleverser son futur. Mais là encore, rien du tout, cette voie est laissée en suspens et cet état de fait n'aboutit pas puisque rien ne change mis à part l'état d'esprit du protagoniste qui prend conscience de certaines choses sur lui-même et sur sa vie.

En, bref, cette BD m'a fait passer un très agréable moment de lecture, je l'ai dévorée très rapidement, mais l'histoire ne m'a pas émue du tout, car je pense que je n'ai pas réussi à faire suffisamment de ponts entre le héros adulte et le héros adolescent et que l'intervention de la dimension fantastique trop soudaine, trop brusque et traitée de manière si légère, m'a interdit toute empathie envers le personnage... 6/10


A voir/à lire :

Adaptation cinématographique de Quartier Lointain par Sam Garbarski, sortie en 2010 (histoire transposée en France).
Mon billet sur L'orme du Caucase
Mon billet sur Un zoo en hiver




Auteur: Jirô Taniguchi
Traduit par Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet
Editions Casterman
Paru en septembre 2002 (Tome 1), mai 2003 (Tome 2), novembre 2006 (intégrale)

Magasin Sexuel - Turf

Après la célébrissime série La Nef des Fous, Turf revient  avec une série qui s'inscrit à notre grande surprise dans une toute autre tonalité... quoique l'on reconnaisse l'humour décomplexé caractéristique de l'auteur, ainsi que les petits clins d'oeil à La Nef des Fous disséminés tout au long de la BD !

Les Bombinettes est un petit patelin (234 âmes bombinettoises), où l'on boit volontiers un petit verre de Bombinou, et où les paroles d'une célèbre chanson de Dalida deviennent :"Je sais bien que tu l'adore, Bombinou ! Bombinou ! Et qu'elle a de jolis yeux, Bombinou ! Bombinou ! Mais tu es trop jeune encore, Bombinou ! Bombinou ! Pour jouer les amoureux..."

Le personnage principal de l'album est Raymond Orloff (comme le rôti, tel qu'il aime à le préciser !), le maire du village. C'est un homme assez odieux, raciste, macho et ayant les idées courtes, mais toutefois prêt à satisfaire son électorat, euh !... ses administrés, dès que ceux-ci le menacent de donner leur voix à l'opposition aux prochaines élections...


Petite peinture de Raymond Orloff, maire des Bombinettes, au sujet d'une requête d'une habitante quant-à l'ouverture d'un club de peinture : "Mais à quoi cela va-t-il servir ? Les artistes sont tous des faignasses ! Je ne vais pas utiliser l'argent de la commune pour financer le tartouillage de quelques inactifs ! (...) On ne va pas encourager les chômeurs à dépenser l'argent des contribuables sous prétexte d'alibis culturels."

Mais le jour où Amandine Deschamps débarque avec son étrange échoppe ambulante, c'est à un problème d'une autre ampleur que le maire va devoir faire face ! Les habitants sont complètement perturbés par l'exposition publique de ce "sekshop" ambulant (tel que le prononce le maire) !
Amandine, vient tout juste de reprendre la boutique de son père, "La Maison du caoutchouc", spécialisée dans la vente de bottes et de tuyaux d'arrosage, cependant, celle-ci a quelque peu modernisé son commerce en proposant des produits plus "ludiques"... Amandine fait preuve d'une grande motivation pour faire marcher son commerce et fidéliser des clients, mais la clientèle se fait timide...

Monsieur le Maire, lui, ne voit pas d'inconvénient particulier à la présence de cette échoppe d'un nouveau genre, ne comprenant pas exactement de quoi se compose son étalage, et surtout, ce dernier se trouve quelque peu envoûté par le charme de la vendeuse... Son défi sera donc de faire cohabiter les suceptibilités fragiles et cet élan de modernité qui débarque telle une tornade dans son village.
Sans compter qu'à côté de cela, notre maire doit élucider une sombre histoire de vol... de lettres ! En effet, "Le bar du coin" s'étant fait voler son "i" est devenu "Le bar du con", tout comme, le restaurant "La belle truite" s'étant fait voler son "t", s'est une nuit transformé en restaurant "La belle truie"...

Je trouve que le personnage de Raymond Orloff n'est pas mal réussi : borné et odieux à l'égard des femmes, tout en se révélant désarmé face à la fraîcheur de la belle Amandine, son ridicule le rend au final attachant. Par ailleurs, on a hâte de voir de quelle manière il va parvenir (avec un tact bien à lui...) à démêler les situations : que ce soit la colère des habitants face à l'arrivée de l'échoppe, ou le problème des vols de lettres, ou encore concernant son propre désespoir personnel et sa quête d'une nouvelle femme pour faire le repassage à la maison...
Un personnage des plus pittoresques donc, qui détonne par son allure totalement décomplexée !

J'ai beaucoup aimé le décalage entre l'attente provoquée chez le lecteur par le titre de la BD et la façon dont le sujet est traité. Il ne s'agit pas d'une BD érotique (au cas où vous ne l'auriez pas compris !), aucun humour graveleux ne s'immisce dans cet album. Au contraire, Turf se rit de la pornographie en détournant complètement le sujet et en le traitant avec un recul qui, pour moi, m'est tout de suite apparu comme un clin d'oeil à la célèbre série de Loisel et Tripp, Magasin général. J'ai pu trouver dans Magasin Sexuel une fine parodie (même si ce mot ne résume absolument pas l'oeuvre que nous propose ici Turf) de l'histoire de Magasin Général qui se déroule dans la campagne québécoise des années 20 et où, Marie Ducharme se retrouve à la tête du magasin du village après la mort de son mari et dont le comportement parfois léger suscitera les médisances des villageois...

Si j'ai trouvé les dessins moins recherchés, avec des décors plus vides qu'à l'accoutumée chez Turf, toutefois, j'ai trouvé que les couleurs dans cet album restent tout simplement magnifiques !
A noter aussi, le découpage de la BD en chapitres, ce qui donne une tonalité un peu ringarde, mais qui se révèle être en totale adéquation avec le personnage du maire !

    En bref, une BD totalement décalée, une lecture divertissante qui ravira les fans de la Nef des Fous habitués à l'humour de Turf et séduira les non-inititiés ! 7/10


Auteur: Turf
Editions Delcourt
Paru en mars 2011
64 pages

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