Le blog des livres : Cottage Treasure

L'enfant penchée - François Schuiten, Benoît Peeters

C'est toujours avec délice et curiosité que l'on plonge dans un des tomes de la série "Les Cités Obscures"... et l'on n'est jamais déçu ! Encore une fois, ce tome est détonnant d'originalité, de brio, et possède un bon lot de surprises visuelles et narratives...

Trois histoires, toutes reliées entre elles, alternent au fil du livre.
Tout d'abord, nous avons l'histoire de Mary von Rathen, une fillette que ses parents amènent dans un parc d'attractions. Celle-ci, en descendant de l'attraction la plus sensationnelle du parc, est touchée par un phénomène étrange et devient penchée. La jeune fille, incomprise par sa famille s'enfuira de chez elle et sera recueillie par un cirque duquel elle deviendra la vedette sous le nom de "Laetitia la désaxée". Puis, apprenant qu'un homme pourrait lui venir en aide, elle quittera le cirque pour aller à la rencontre du chercheur-astrophysicien Axel Wappendorf.
Ensuite, une sorte de roman-photo vient surprendre le lecteur. Nous suivons un étrange peintre, Augustin Desombres, s'installant dans une vaste demeure délabrée, isolée sur les plateaux du Larzac...
Et enfin, la troisième histoire parallèle est celle d'un groupe de chercheurs-astrophysiciens dont Axel Wappendorf est à la tête. Ils étudient un phénomène étrange, l'existence d'une planète invisible qui serait capable d'absorber son propre rayonnement mais aussi celui de tous les corps à sa portée, de plus, cet "astre occulte" aurait un centre de gravité différent de celui de la Terre...

Ces trois histoires tournent, plus ou moins directement, autour du personnage de Mary, et, c'est au moment du dénouement qu'elles se rejoignent dans une véritable explosion imaginative !

A la fin de l'album, tout prend sens, et principalement la recherche artistique effrénée du peintre Augustin Desombres dans sa sombre bâtisse du Larzac. Si, dans un premier temps, le roman-photo peut paraître déroutant, voire incongru, le passage du personnage de la photo au dessin et tout simplement magnifique et donne tout son sens au procédé photographique.
Ainsi, Schuiten et Peeters jouent merveilleusement bien sur les ponts possibles entre la Terre et les Cités Obscures, le réel et l'imaginaire, la photo et le dessin, le récit et la Bande-Dessinée.
C'est un véritable tour de force qui nous est présenté là.
D'autres part, une énorme surprise est réservée au lecteur lors du dénouement avec l'apparition très surprenante d'un personnage bien connu du patrimoine culturel français... Je n'en dirai pas plus, mais ce clin d'oeil (qui ajoute une profondeur supplémentaire à la réflexion proposée par les oeuvres de Schuiten et Peeters) vaut le détour !

   En bref, de l'Art avec un grand A : une oeuvre auto-réflexive suscitant toujours ce petit "je ne sais quoi" stimulant et intrigant chez le lecteur qui, sans bien cerner tous les mécanismes d'une tel démarche, est toujours irrésistiblement poussé à la réflexion sur l'art. NB: évitez d'entrer dans Les Cités Obscures par ce tome-ci car c'est un des plus déroutants de par sa narration et son hétérogénéité, il pourrait rebuter un certain nombre de non-initiés. 9/10

Du côté des Cités Obscures... : le site officiel  avec le résumé de chaque tome.



4/10 (Type : BD franco-belge)



Auteurs: Schuiten et Peeters
Editions Casteman
Paru en janvier 1996
151 pages (noir et blanc)

Leçon de vol - Sebastian Meschenmoser

Un petit album carré qui, sous la forme d'un carnet à dessins, nous relate une histoire poétique, drôle et touchante !

Dans la rue, le narrateur rencontre un pingouin... Celui-ci lui explique qu'il a malencontreusement atterri là alors qu'il était en train de voler avec un groupe d'oiseaux. En plein vol, il se fit la réflexion suivante : mais au fait... un pingouin ne vole pas..., et il chuta. Le narrateur décide de croire le pingouin, il le prend sous sa coupe et  l'entraîne à voler. Ils font ainsi d'innombrables tentatives, la plupart totalement absurdes (mais très drôles), sans succès... Jusqu'au jour où...


Les dessins, sont superbes ! A la manière d'un carnet de croquis (à l'exquis papier granuleux), l'auteur nous fait suivre l'histoire de ce duo improbable. Dans cette histoire, nous retrouvons la poésie du Petit Prince, d'Antoine de Saint-Exupéry,  ainsi que la tendresse de l'Histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à voler de Luis Sepulveda. De plus, ce récit ne manque pas d'humour. Tout est réunit pour nous offrir un magnifique album à feuilleter, voir et revoir, lire et relire !


Le message que transmet ce livre est poétique, philosophique, métaphysique et BEAU : lorsque l'on croit fermement à une chose rien ne peut y faire obstacle, tandis que le doute coupe court à toute ambition. Croire au plus profond de soi en ce que l'on considère être le vrai permet d'y accéder le plus naturellement du monde... (les dernières pages du livre sont tout simplement époustouflantes !)


    En bref, un petit trésor à découvrir de toute urgence ! 10/10






Auteur: Sebastian Meschenmoser
Traduction de Bruno Masson (allemand/français)
Editions Petite Plume de carotte
Paru en avril 2010
48 pages

Souvenirs de l'Eternel Présent - Benoît Peeters, François Schuiten

Souvenirs de l'Eternel Présent - Peeters et Schuiten
Ouvrez cette BD et contemplez.
De l'architecture, du vide, de l'art...

Taxandria, c'est le nom de la nouvelle ville que nous emmènent explorer Schuiten et Peeters.

Aimé est le seul enfant vivant à Taxandria. D'ailleurs, cette ville est bien désertique après le grand cataclysme qui l'a dévastée. Il ne reste ni fleurs, ni oiseaux, ni eau, ni vent, et les femmes sont conservées "à l'abri".
Ici, il est interdit d'évoquer le passé ou le futur, la ville vit dans l'éternel présent. Le "Présent" c'est d'ailleurs le nom du journal de la ville.
Mais Aimé découvre un livre relatant l'histoire du grand cataclysme et apprend que ce sont des scientifiques, poussés par la femme du Président de l'époque, qui ont déclenchés la catastrophe. Depuis, toute technologie est bannie et haïe (par exemple, les trams fonctionnent par la force de tireurs et pousseurs).

Les conséquences du raz-de-marée qui a ravagé la ville, se retrouvent également à travers le décor surréaliste de la cité. Les habitants vaquent à leurs activités quotidiennes à travers des ruines, ou plutôt, une architecture incongrue née du déplacement des différents édifices durant la catastrophe. Ainsi, les styles se mélanges, des piliers corinthiens se sont incrustés dans des bâtiments du début du siècle. Cela instaure un climat d'étrangeté propre à l'univers des Cités Obscures. Les perspectives s'entremêlent, les bâtiments paraissent à la fois solides et bancales. Un pur bonheur pour les yeux. 
Il ne reste plus qu'à notre héros de découvrir pourquoi tout doit rester en l'état, pourquoi personne ne doit chercher à comprendre ce qui s'est passé, pourquoi les femmes doivent rester à l'écart, pourquoi son maître d'école refuse de l'emmener à Marinum voir la mer...

Pour ceux qui chercheraient une explication possible au dénouement de l'histoire:
Ce qu'il faut savoir, c'est que Taxandria était à l'origine un projet cinématographique du réalisateur belge Raoul Servais, en 1989. Celui-ci avait pour projet de rassembler des milieux peu habitués à cohabiter: un mélange de prises de vues réelles, de dessin animé et de nouvelles technologies. D'ailleurs, le procédé consistant à faire se détacher les acteurs sur un décor dessiné ou élaboré par ordinateur est reprit par Schuiten; le personnage d'Aimé est mis en relief  par ses couleurs et semble se détacher du décor ocre et gris/bleu. Le film de Servais ne verra jamais le jour tel qu'il fut penser à la base et nous pouvons comprendre cette bande-dessinée comme étant la mémoire d'un film fantôme, le vestige d'un Taxandria qui ne vit jamais le jour. (cf fin de l'album: Taxandria serait une ville fantôme on ne sait pas si elle a existée).

    En bref, un travail qui s'admire, une atmosphère surréaliste et un message sous-jacent concernant l'absurdité du monde moderne et des habitudes, bien transmis. 7/10

A lire: Une critique intéressante chez Carnet de Sel, mais aussi chez Bdphage.
Une interview des auteurs Schuiten et Peeters sur l'album ICI.
Pour en savoir plus sur le monde des Cités obscures, le site officiel.



4/10 (Type : BD franco-belge)



Auteurs: François Schuiten (dessin) et Benoît Peeters (scénario)
Editions Casterman
Paru en octobre 2009
65 pages + dossier de 12 pages sur le film

Cristallisation secrète - Yoko Ogawa

Cristallisation secrète - Yoko Ogawa
La littérature japonaise est pleine de surprises et la découverte de cet auteur en est la preuve !

  • Le décor : une île.
  • L'intrigue: des "objets" disparaissent un à un, définitivement, de la vie de l'île (les oiseaux, les roses, les photos ...), ce phénomène survient de manière aléatoire et est commandité par la police de l'île, "la police secrète". 
  • Les personnages : la narratrice (on ne connaît pas son nom), elle est romancière; le grand-père, c'est un vieil ami de la famille de la narratrice;  R., il est l'éditeur de la narratrice; la police secrète; quelques voisins de la narratrice.
  • L'ambiance: "kafkaïenne" dans sa définition, en tant que "qui a un caractère étrange, oppressant et absurde". Nous sommes plongés dans l'ambiance du Procès de Kafka, par exemple: le personnage est contraint d'accepter une situation absurde, illogique, brutale et tragique; il est entraîné dans une situation qu'il ne comprend pas, jusqu'à  son paroxysme. Dans Cristallisation secrète, les personnages se rendent-compte que les objets disparaissent certains matins au réveil, mais ils sont contraints de l'accepter car leur mémoire de l'objet s'efface elle aussi simultanément. L'objet peut rester présent matériellement, mais il n'existe plus officiellement, ni dans le ressenti des gens.
  • Un huit-clos: l'histoire se déroule sur une île, plus précisément, une grande partie du roman se déroule dans la maison de la narratrice; mais en plus, l'attention du lecteur est amené à se concentrer sur une chambre cachée: un tout petit réduit aménagé entre le plafond du rez-de-chaussée et le sol du premier étage. C'est là que la narratrice va cacher son éditeur lorsqu'elle s'apercevra que lui, n'oublie pas les "objets" et qu'il devient alors potentiellement la proie des traqueurs de souvenirs... Par ailleurs, ce procédé du huit clos pousse le lecteur à s'attacher intensément aux personnages par la promiscuité qu'il impose.
  • L'écriture: elle se caractérise par la nostalgie et la mélancolie qu'elle évoque chez le lecteur, elle est superbe. Les images sont à la frontière du poétique et de l'onirique.
  • Une "histoire dans l'histoire": l'auteur utilise  le procédé de mise en abîme pour intensifier le climat qu'elle souhaite installer et le message qu'elle veut faire passer. En effet, la narratrice du roman, qui est romancière, écrit elle-même un roman dont elle nous dévoile de larges extraits. Il s'agit de l'histoire d'une élève dactylographe qui tombe amoureuse de son professeur, lequel va lui voler sa voix. A nouveau, cette histoire nous plonge dans un climat oppressant avec l'impossibilité de s'exprimer et l'enfermement. Cette "histoire dans l'histoire" n'est pas anodine, elle permet à l'auteur (Yoko Ogawa) de mettre à jour sa propre démarche: elle-même dénonce un régime politique totalitaire à travers l'écriture de Cristallisation secrète, de la même manière que la narratrice du roman dénonce le climat d'oppression de l'île dans son propre roman à travers l'histoire de la jeune dactylographe. Cette mise en abyme permet ainsi à Yoko Ogawa d'insérer subtilement l'Histoire dans l'histoire.
  • Un passage à savourer: "Les mots alignés composés des lettres de l'alphabet dégagent une impression différente de celle qu'elles produisent lorsqu'on les prononce. La légère dépression qui reste sur le papier après que la lettre a été frappée. L'encre qui bave. Le J qui penche légèrement comme s'il allait tomber. Le M dont l'angle du milieu, un peu abîmé, est dentelé. Ce genre de chose me les rend braves et familières. Même si je pense qu'un jour il va falloir que je fasse réparer ses deux lettres." Cette mystérieuse impression de nostalgie provoquée par l'écriture revient fréquemment dans le texte.
  • Mon héros: le grand-père. Le personnage est poignant de réalisme. Il est attendrissant, dramatique et saisissant. Quel délice ce petit personnage, ce petit bonhomme qui ne paye pas de mine, simple et délicat. Je souhaite en faire mon héros personnel du roman !
  • Regret: la traduction. Dans l'ensemble la lecture est fluide, des passages sont très bien traduits, mais par contre d'autres laissent un sentiment de colère. La traduction laisse parfois à redire sur l'ordre des mots et la ponctuation. Tout reste compréhensible mais quelle frustration de trouver des ":" au beau milieu d'une phrase qui se termine un, voire deux verbes plus loin. De même, quel agacement de trouver une énumération de plus de six groupes nominaux sujets avant d'enfin pouvoir trouver le verbe .... (Petit coup de colère qui ne remet pas en cause la qualité de l'oeuvre d'Ogawa).
    En bref, un roman qui intrigue dès sa couverture et qui ne nous déçoit pas au fur et à mesure de l'histoire: l'intrigue va crescendo, le lecteur passe un excellent et déroutant moment de lecture. Un magnifique roman sur la perte et l'oubli ! 8/10

A lire: Une chronique dans LeMonde.fr
Un article très intéressant sur le blog de Perdue dans les livres
Un autre article non moins intéressant chez lael


Auteur: Yoko Ogawa
Traduit par Rose-Marie Makino
Editions Actes Sud
Paru en novembre 2009 (France)
341 pages

-