Le blog des livres : Cottage Treasure

Petit Pays - Gaël Faye

Si ce roman était un pays : le Burundi. S’il était un évènement historique : le génocide rwandais. S’il était un personnage : un petit garçon de 10 ans.

Impossible de passer à côté de ce roman qui suscite beaucoup d’intérêt dans le monde littéraire. Surprise de cette rentrée littéraire 2016, Petit pays n’a pas fini de faire parler de lui.

L’auteur, Gaël Faye, est connu dans le domaine de la musique. Son album, Pili pili sur un croissant au beurre, sorti en 2012, contenait déjà la genèse de ce qui allait devenir un roman. Le dernier titre de l’album qui s’intitule « Petit pays » plantait déjà le décor. CLIP VIDEO (en bas de la page)

Le souvenir de la terre natale est le moteur de l’écriture de ce roman. Comme le narrateur l’évoque à la fin du livre lors de sa lecture du poème de Jacques Roumain offert par sa voisine grecque avec qui il partage sa passion pour la littérature : "Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes… » 

Ce poème semble être le point de départ de cette écriture axée sur la nostalgie de l’enfance au pays, de ce désir de faire sortir de l’ombre les décors et l’histoire qui ont constitués la personne de l’auteur. 

De la poésie, du rythme, c’est ce que l’on trouve dans l’écriture de Gaël Faye, rodé à l’exercice de la composition de chansons. Celui-ci adopte toujours, avec une simplicité déconcertante, le ton juste

J’avoue que durant les premières pages, du roman, ce rythme m’a perturbée. J’avais l’impression de lire un texte à slamer, je scandais chaque phrase dans ma tête, relevais tout les effets de rimes etc. J’ai eu du mal à me détacher de ce rythme qui heurtait ma lecture et m’empêchait de me plonger vraiment totalement dans l’histoire. J’avoue aussi (et surtout) que juste avant de me plonger dans la lecture de Petit pays, j’ai eu la curiosité d’écouter l’album de Gaël Faye. Ce rythme était-il encore imprimé dans mes oreilles ou alors, l’écriture au départ est-elle empreinte de ce rythme et se dénoue-t-elle réellement dans la suite du roman ? Je ne saurais le dire avec certitude. 

Le récit débute calmement, aucune action ne survient vraiment dans les premiers chapitres, le narrateur plante le décor et les personnages. Il nous dépeint l’enfance de Gabriel, que tout le monde appelle Gaby et qui a dix ans. Il vit à Bujumbura au Burundi avec sa famille : son père, entrepreneur français, sa mère, rwandaise, qui a fui son pays après les massacres de 1963, et sa petite sœur Ana. Dans l'entourage il y a Donatien, le contremaître du père, un zaïrois immigré au Burundi pour le travail, Innocent, un jeune burundais chauffeur et homme à tout faire, et Prothé le cuisinier. Certes les parents ne s’entendent pas bien, on s’attend au pire à une séparation. Mais c’est sans compter sur la menace qui enfle de l’autre côté de la frontière, au Rwanda. Le Burundi ne sera pas épargné et les tensions entre Hutus et Tutsis se transforment rapidement en guerre civile. 

Plus le récit avance, plus on sent le massacre arriver comme un orage, ou plutôt, comme un rouleau compresseur qui va tout anéantir sur son passage : l’innocence de l’enfance, la douceur de vivre dans un pays aux décors superbes, des vies, par milliers. Tout cela face au silence du monde, l'inaction des organisations internationales. 

La fin est poignante. En fait, le livre commence calmement pour, au fil des pages, instaurer une terrible tension, au fur et à mesure que le narrateur se sent plonger dans la guerre et prend malgré lui conscience de son atroce réalité

Voici quelques passages que j'ai beaucoup aimé et qui traduisent le mélange de douceur et de violence contenues dans les souvenirs du narrateur. 

Tout d'abord, ce doux passage qui évoque la relation entre Madame Economopoulos, sa voisine grecque, et le narrateur de dix ans qui découvre la joie de la lecture
J’ai pris l’habitude de lui rendre visite tous les après-midi. Grâce à mes lectures, j’avais aboli les limites de l’impasse, je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs. (…) Avec Madame Economopoulos, nous nous asseyions dans son jardin sous un jacaranda mimosa. Sur sa table en fer forgé, elle servait du thé et des biscuits chauds. Nous discutions pendant des heures des livres qu’elle mettait entre mes mains. (…) Dans ce havre de verdure, j’apprenais à identifier mes goûts, mes envies, ma manière de voir et de ressentir l’univers. (…) Après avoir bien discuté, lorsque l’après-midi s’évanouissait dans la lumière du couchant, nous flânions dans son jardin comme de drôles d’amoureux. (…) Je ramassais des feuilles séchées au pied des arbres pour en faire des marque-pages… 
 Mais l’écriture de Gaël Faye c’est aussi le sens des formules choc de par les images qu’elles véhiculent. En voici une :
Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie. 
Enfin, voici deux extraits emprunts d’un mélange de douceur et de violence
Certains soirs, le bruit des armes se confondait avec le chant des oiseaux ou l’appel du muezzin, et il m’arrivait de trouver beau cet étrange univers sonore, oubliant complètement qui j’étais.
Ici, après que le narrateur vient d’assister au lynchage d’un homme en pleine rue :
La circulation était dense, les minibus klaxonnaient, les petits vendeurs proposaient des sachets d’eau et de cacahuètes, les amoureux espéraient trouver des lettres d’amour dans leur boîte postale, un enfant achetait des roses blanches pour sa mère malade, une femme négociait des boîtes de concentré de tomates, un adolescent sortait de chez le coiffeur avec une coupe à la mode, et, depuis quelques temps, des hommes en assassinaient d’autres en toute impunité, sous le même soleil de midi qu’autrefois. 

Pour finir, je tenais à évoquer les lettres de toute beauté contenues dans le roman. Les lettres que le narrateur écrit à Laure, sa correspondante française, sont de purs moments de poésie et d’émotions, notamment celle du chapitre 30 avec la métaphore filée de la neige. Mais aussi, celle écrite à son cousin Christian, chapitre 27. Je ne les retranscrirai toutefois pas ici car elles révèlent trop de choses concernant l’intrigue mais aussi tout simplement pour vous laisser le plaisir et la surprise de les découvrir… 


    En bref, un roman d’une force inouïe. Par ailleurs, on apprend beaucoup de choses sur l’histoire du Burundi, que nous ne serions pas allées chercher par nous-mêmes, à travers le regard d’un enfant qui se retrouve imprégné de ces évènements malgré lui. Une écriture simple et efficace, une tension qui ne cesse de croître et des émotions qui atteignent leur point culminant au dernier mot de la dernière phrase... 9/10 

NB: Gaël Faye a reçu le Prix du roman Fnac pour Petit pays, ainsi que le Prix Goncourt des Lycéens.

CLIP VIDEO de "Petit Pays", issu de l'album Pili pili sur un croissant au beurre.



Auteur: Gaël Faye
Editions Grasset
Paru en août 2016
224 pages

Ecoutez nos défaites - Laurent Gaudé

Destins croisés de cinq personnages, contemporains ou historiques, ballotés par l’Histoire.

Voici entremêlés, les destins de trois figures historiques entrées dans la légende : le général Grant, surnommé " Le Boucher " qui a lutté contre les sudistes lors de la guerre de Sécession américaine, Hannibal le général carthaginois parti conquérir Rome à dos d’éléphant, Hailé Sélassié, le Négus éthiopien, descendant des rois Menelik, venu combattre, avec ses troupes, pieds nus, les troupes du “Duce”.
Auxquelles s'ajoutent, à notre époque le destin du soldat Sullivan qui fait partie d’une section des forces spéciales américaines plus connue sous le nom de SEAL Team 6 intervenue dans le raid qui tua Oussama Ben Laden, et qui ne trouve plus de sens, comme si tout était allé trop loin. Mais aussi, Assem Graïeb, espion pour l’état français, chargé de « prendre le pouls » de Sullivan qui semble s’être retourné contre son pays. Et enfin, Mariam, archéologue d'origine qui se consacre à retrouver et rendre à son pays les oeuvres d'art qui ont été pillés et dont l'arrivée de Daech qui détruit le musée de Mossoul l'oblige à retourner sur place.

Ce nouveau roman de Laurent Gaudé ne se lit pas facilement du tout. Les récits entremêlés de tous ces personnages créent des ruptures dans la lecture et la rendent pénible
On retrouve le souffle épique lié aux grandes épopées caractérisque du style de Laurent Gaudé si ce n’est que, cette fois-ci, la dimension poétique fait cruellement défaut. Je n’ai pas été transportée par l’écriture comme c’est le cas d’habitude. Et même si, au début du roman j’ai trouvé que les récits imbriqués (3 personnages seulement au départ) étaient bien menés avec une maîtrise du rythme qui faisait monter la tension symétriquement, à peine arrivée à la moitié, il me tardait de finir. Cette multitude de personnages confère au roman un aspect foisonnant et une impression de zapping assez déconcertants. Finalement, c’est moins profond, moins fouillé que d’habitude et le final très plat.

Toutefois, j’ai noté une réflexion sur l’histoire intéressante par le fait que tous ces personnages, qu’ils aient connus des faits de gloire ou des défaites, se font tous transporter d’un même souffle par l’Histoire

D’autre part, le traitement de l’actualité concernant le terrorisme exercé par Daech, à travers les personnages de Mariam, Assem et Sullivan est aussi intéressant. Néanmoins, les parties qui m’ont le plus plues sont celles où l’auteur évoque le métier d’archéologue de Mariam et le rapport qu’elle entretient à son métier. Voici un extrait, où Mariam raconte sa passion des lieux historiques à travers une anecdote :
La difficulté des fouilles. L’attente de l’obtention du fameux firman qui permet de creuser et le jour, enfin, où ils peuvent ouvrir la porte qu’ils ont réussi à dégager du sable. J’ai raconté la colonne de vapeur bleue qui sort de la porte ouverte, « comme de la bouche d’un volcan », dit Mariette dans ses écrits. Pendant quatre heures la tombe se vide de cet air prisonnier depuis des siècles (…) Plus loin, dans la chambre mortuaire, Mariette découvre non seulement les sarcophages des taureaux, mais là, sur le sol, la forme d’un pied dans la poussière. Le dernier prêtre qui s’est retiré avant de fermer la porte. La forme de son pied, figée dans la poussière, immobile pour trente siècles. Et ce qui était fragile, ce qui aurait dû être effacé au premier coup de vent a survécu à tout, aux convulsions du monde. 
Un petit passage que j’ai là encore apprécié au sujet des pillages et de la destruction des sites historiques (notamment Palmyre) par les membres de Daech :
L’Antiquité est pleine de villes mises à sac –l’incendie de Persépolis, la destruction de Tyr-, mais d’ordinaire il en restait des traces, d’ordinaire l’homme n’effaçait pas son ennemi. Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c’est la jouissance de pouvoir effacer l’Histoire.
Et pour finir un extrait concernant le choc des civilisations entre Orient et l’Occident :
Les heures passées dans cette aérogare, il s’en souvient… Il quittait Erbil et les camps d’entraînement kurdes. Il quittait le regard droit de Shaveen qui se battait parce que sa sœur avait été enlevée par Daech lors de la prise du mont Sinjar (…). A deux heures de vol à peine. Le même monde : cette vendeuse aux cheveux nattés à la robe tyrolienne ridicule avec décolleté pigeonnant, pour que les hommes d’affaires s’arrêtent et achètent une boîte de chocolats ou un saucisson sous cellophane, vit dans le même monde que Shaveen, fusil automatique en bandoulière, ou que les gamins pieds nus du camp de Kawergosk (… )

    En bref, un roman qui m’a beaucoup déçu. Trop d’éparpillements qui gâchent la vraie force poétique de l’écriture de Laurent Gaudé. 5/10

Auteur: Laurent Gaudé
Editions Actes Sud
Paru en août 2016
256 pages

L'archipel d'une autre vie - Andreï Makine

Une traque dans la taïga sibérienne à couper le souffle. Des accents philosophiques qui font de ce roman un conte initiatique à part entière.

Ce roman est construit selon un système de récits imbriqués.
Dans un premier temps, nous sommes dans les années 70, en Sibérie, nous suivons un jeune garçon qui décide de poursuivre un homme très intrigant aux allures de trappeur qui se dirige vers la forêt. Il s’agit de Pavel Gartzev, le protagoniste du roman. Celui-ci va raconter son histoire au jeune garçon. 
S’opère alors un flashback, qui constitue le cœur du roman. Ensuite, nous retrouverons le jeune garçon, dont la vie a été complètement chamboulée par sa rencontre avec Pavel, à la fin du roman.

L’histoire qui nous est racontée est donc celle de Pavel qui, une vingtaine d’années auparavant s’est vu enrôler dans une traque sans merci. En pleine guerre froide alors que les autorités soviétiques pensent que la troisième guerre mondiale est imminente, cinq hommes sont chargés de traquer un fugitif évadé du Goulag. La chasse dans la taïga sibérienne, aux confins de l'Extrême-Orient russe, dans les brumes du Pacifique va prendre un tour inattendu. Dans cette nature intacte, chacun va se retrouver face à lui-même. De la proie et des chasseurs qui tient l'autre ? Mais quel est donc ce criminel qu’ils doivent ramener vivant (pour qu’il soit en état de subir une correction exemplaire) ? Au fur et à mesure que la tension monte, la véritable nature de chacun se révèle, jusqu’à la révélation inattendue, où chacun saura exactement se qu’il va devoir faire.

Roman d’aventure, récit de guerre, ode à la nature, ce roman au style clair porté par un souffle épique, nous transporte dans des contrées inconnues, hostiles mais magnifiques et se dévore d’une seule traite. Impossible de quitter des yeux cette silhouette traquée, cette ombre qui nous devance et nous accompagne tout à la fois. Nous sommes en mode survie et chaque page tournée nous rapproche de la vérité. La vérité de l’auteur, Andreï Makine, qui nous transmet à travers ce conte philosophique les valeurs auxquelles il tient tant, entre militantisme écologique et politique.

Pour sûr, vous ne verrez plus la Sibérie de la même façon, tout du moins, vous aurez appris à situer l’archipel des Chantars…
Puis, tendant son bras vers la forêt, il chuchota : « Regarde, Pavel ! C’est cela la lumière dans les ténèbres. Nos feux, allumés (…). Oui, ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s’étonnerait : pourquoi tout cela ? Dans cette belle taïga, sous ce ciel plein d’étoiles. L’adulte ne s’étonne pas, il trouve une explication : la guerre, les ennemis du peuple… Et quand ça devient vraiment invivable, il te parle de Dieu, de l’espérance ! Les enfants qui se noient sous la glace, qu’est ce qu’ils ont à faire de cette lumière divine ? »

    En bref, un roman dépaysant géographiquement et historiquement, qui nous fait nous questionner sur la nature humaine et nos choix de vie. La conjugaison parfaite d'un rythme qui tient en haleine de bout en bout et d'un cadre où la nature invite à la contemplation. 8/10

Auteur: Andreï Makine
Editions Seuil
Paru en août 2016
288 pages

14 juillet - Eric Vuillard

Une journée comme les autres que le peuple a fait entrer dans l’Histoire.

14 juillet, nul besoin de préciser l’année. Le jour et le mois suffisent à évoquer dans les mémoires tout un contexte historique. D’emblée, des chiffres et des mots s’imposent à nous : 1789, Révolution, prise de la Bastille, Louis XVI, Marie-Antoinette, mais aussi, baïonnette, canon, guillotine, bourgeois, et petit peuple. 

Oui, petit peuple, c’est de là que la colère est montée… La colère qui transforma une foule d’anonymes en héros de l’Histoire

Le petit peuple, c’est lui le protagoniste du roman d’Eric Vuillard. 

Ce livre n’est pas un manuel historique, ni un essai d’historien, c’est bel et bien un roman, le roman dans lequel vit le petit peuple de l’été 1789. Eric Vuillard fait vivre l’époque, les petits riens qui ont déclenché l’inévitable : la révolte de personnes comme vous et moi dans un contexte explosif.

Nous traversons les ruelles de Paris, aux côtés de ses habitants, nous sommes accablés par la chaleur écrasante de ce mois de juillet, nous nous aventurons dans la foule, curieux, nous amassons au pied des tours de la Bastille, croisons les regards de nos voisins, nous sentons l’odeur de la sueur, sentons aussi sous nos doigts les étoffes grossières des vêtements, nous épouvantons des premiers cadavres immobiles au milieu de la rue, nous cachons, pour mieux revenir, happés par l’Histoire

Le roman débute à la Folie Titon, le propriétaire de la manufacture de papier peint décide de baisser brutalement les salaires de ses ouvriers. Ces derniers pris à la gorge vont aller saccager et piller la propriété du riche directeur. Nous voici au seuil de la Révolution

La tension va monter progressivement, Eric Vuillard nous dépeint le tragique enchaînement des actes qui, de manière non préméditée va conduire à la confrontation

Voici des passages du livre que j’ai beaucoup aimé:
Nous voyons dans ce premier extrait comment les évènements de cette journée nous sont décrits comme une suite d’idées impromptues. Nous avons là la description cocasse des citoyens qui s'arment.
Alors les Parisiens cherchèrent des armes. Ils craignaient le retour des troupes. Une curieuse idée sur laquelle on tomba, dans le tourniquet de l’action, fut d’aller au Mont-de-Piété. On se rua sur les objets gagés. (…) entre les montres suisses, les dentelles fines et les vieilles cannes, on dénicha tout un lot d’armes anciennes. Ce sont les pistolets de Mathusalem, les mousquets du Déluge. La foule s’arme quand même. Le matin, on avait dévalisé le Garde-Meuble de la Couronne. Un flot bariolé glissa par ses nobles arcades. (…) les poings dérobèrent leurs armes aux casiers d’acajou, les lances dorées des anciens preux passèrent aux mains des tanneurs et les casques des chevaliers ornèrent les têtes des grisettes. Quelques-uns se couvrirent sans doute en riant de lambeaux d’armure de Philippe Auguste, puisqu’on devine, sur un tableau du temps, la silhouette incongrue d’un chevalier dans les rues de Paris. 
Dans ce deuxième extrait, l’auteur fait une description belle et tragique d’une mort des plus banales, comme il y en a eu des centaines cette journée-là. C'est un hommage au petit peuple de France, qui retrouve alors une identité, un visage, une profession
Sagault gît seul au milieu de la cour. Il gît parmi ses regrets, son histoire éparse qu’on a jetée par terre : la Planche-Mibray, son atelier, ses serre-joints, ses marteaux, ses fines pinces de roseau, tout ce qui avait accompagné sa vie mortelle jonchait le sol autour de lui. Le ciel est là, énorme. Sagault est tout petit. Il est tout petit dans son tablier d’artisan, car il est venu là sans se changer, en tenue de travail ; et il meurt dans sa vieille blouse, toute couverte de taches comme la palette d’un peintre. 
Dans ce troisième passage, le pont-levis vient tout juste de tomber, la survenue de cet évènement tant attendu, contraste ironiquement avec la façon dont il nous est relaté puisque l’auteur nous donne à voir l’ouverture de la Bastille comme si nous nous trouvions au cœur d’une pièce de théâtre, qui sonnerait presque d'ailleurs comme un vaudeville… 
Quand le tablier heurta le bord, ce fut comme si deux côtés du monde se touchaient. (…) tous se précipitèrent ; mais la porte derrière le pont-levis resta close, on se trouva bloqués. On tambourina. Une pauvre porte s’interposait encore entre la foule et la forteresse. La Bastille était devenue une simple maison à la porte de laquelle le monde frappait. Alors, scène irréelle, comme le portier de nuit qu’on réveille dans un hôtel et qui baille, un invalide, ignorant tout de la rhétorique des grandes occasions, entrouvrit et demanda poliment ce que l’on voulait. 
Finalement, ces passages sont assez caractéristiques du ton employé dans le roman. L’auteur se plaît à travers ses descriptions à faire ressortir le tragique, et l’ironie des situations

Tout au long du roman, nous voyons les scènes se dérouler devant nos yeux comme si nous y étions et les vivions aux côtés des assaillants et ce, notamment grâce au style employé. Le style est inhabituel mais très parlant : nous trouvons souvent des accumulations de noms de personnes, de métiers aussi. Finalement, lire ce roman nous donne l’impression de regarder les acteurs et les évènements de cette journée avec une loupe mettant en exergue le détail des vêtements, le détail des coiffures, le détail des visages, ou encore le détail des plaies. Comme si soudain, placée sous la lumière du projecteur, prenait vit la ville de Paris dans ce qu’elle a de plus intime : ses habitants, les protagonistes de la Révolution, ceux sur lesquels on passe très vite dans les manuels d’Histoire. Pour sûr, lire le roman d’Eric Vuillard inscrit plus efficacement dans nos mémoires les évènements du 14 juillet 1789 que tous les cours d’histoire reçus au cours de notre scolarité. 

    En bref, nous y sommes. Un roman grouillant de vie, une façon de passionner pour l’Histoire qui ne manquera pas par ailleurs d’éveiller des consciences tant le contexte de notre société actuelle tend dangereusement à ressembler à cette fin de XVIIIe s. A coup sûr, vous ne regarderez plus les pavés de la même façon… 9/10

Auteur: Eric Vuillard
Editions Actes Sud
Collection "Un endroit où aller"
Paru en août 2016
208 pages

Le goût des pépins de pomme - Katharina Hagena

Le goût des pépins de pomme - Katharina Hagena
Je ne vais pas m'étendre sur ce roman car je ne l'ai pas aimé.

Il s'agit d'un véritable succès en Allemagne qui vient de nous être traduit. C'est d'ailleurs les extraits des critiques très positives imprimés sur le bandeau rouge autour du livre qui m'ont poussé à le lire....
on ne m'y reprendra plus !

C'est l'histoire d'une jeune femme qui reçoit la maison de sa grand-mère en héritage, elle va donc s'y rendre et y vivre quelques jours le temps de délibérer : va-t-elle ou non accepter cet héritage alors que ses tantes n'ont pas eu cet honneur ?

L'héroïne va donc voir resurgir les souvenirs qui habitent cette maison. A travers ces réminiscences, c'est l'histoire de trois générations de femmes (de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours) qui nous est décrit.

Un peu trop mièvre à mon goût, nous trouvons dans cette histoire une dimension "roman sentimentale", à la frontière des romans "Harlequin", inintéressant et prévisible au possible !
Dommage, car ce roman est assez bien écrit, la narration est très bien agencée, il y a une belle évolution au niveau de l'imbrication des souvenirs. Par contre, la trame principale est trop grossière: une histoire d'amour par ici, une thématique du souvenir par là, un zeste d'histoire de pomme par dessus tout ça, on assaisonne avec une triste maladie d'Alzeihmer et la mort tragique d'une jeune cousine... ah oui, j'allais oublié une pincée de nazisme pour relever le tout ! Et ça y est la confiture est prête !

    En bref, une lecture assez rapide, décontractante, mais qui ne nous fait pas traverser de grandes émotions, c'est un peu raplapla en somme... 4/10

A lire: Une critique sur LeMonde.fr

Auteur: Katharina Hagena
Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss
Editions Anne Carrière
Paru en janvier 2010 (France)
267 pages

Le carnet rouge - Agata Kawa

Le carnet rouge - Agata Kawa
Cet album jeunesse est un petit bijou aux couleurs du printemps !

Ce qui m'a tout d'abord attirée dans cet album c'est son format tout en longueur et sa tranche en tissu imprimé qui lui donne un petit aspect précieux. Cette couverture est magnifique: les couleurs et les dessins sont très soignés et le style, un peu vieillot, nous intrigue et nous donne envie d'ouvrir le livre...

Les promesses sont tenues ! Cet album est détonnant de par son originalité. Benjamin Lacombe raconte l'enfance de William Morris, le père fondateur du design moderne qui vécut au XIXe siècle, en Angleterre. Le dessin d'Agata Kawa sublime ce récit en harmonisant le fond et la forme puisqu'elle dessine à la manière des Préraphaélites dont William Morris fut fortement imprégné.

William est envoyé dans un internat pour devenir prêtre, mais ce qui a retenu l'attention du jeune homme dès son arrivée, ce n'est certainement pas la lugubre bâtisse mais le magnifique jardin qu'elle abrite derrière ses murs. Ce jardin sera le lieu où il aimera se ressourcer, ou il aimera se laisser enivrer: une véritable source d'inspiration pour des textes et des dessins qu'il consignera dans son carnet rouge... 

"William est souvent puni. Mais il ne peut s'en empêcher, son esprit a besoin de s'évader, ses mains ont besoin de dessiner."

La taille des pages, très longues, encadre parfaitement les superbes illustrations, lesquelles sont d'ailleurs agrémentées de phrases manuscrites qui s'échappent de part et d'autres du dessin. Cela donne un vrai caché au dessin comme si William Morris y avait lui-même laissé son empreinte...

Ce sont la littérature, le dessin et la peinture qui sont mis à l'honneur par ce livre. Un vrai parfum de printemps se dégage des pages. Les formes s'enroulent harmonieusement, les couleurs nous ravissent et nous traversons le jardin qui inspire tant le jeune garçon.

    En bref, une vraie surprise de printemps pleine d'inventivité et de minutie. Une belle et fascinante découverte ! 8/10

A lire: Pour voir plus d'illustrations du Carnet rouge, le blog d'Agata Kawa  et celui de Benjamin Lacombe

Illustrateur: Agata Kawa
Raconté par Benjamin Lacombe
Editions Seuil Jeunesse
32 pages

L'Epée d'Ardenois Tome 1 : Garen - Etienne Willem

L'Epée d'Ardenois. Tome 1: Garen - Etienne Willem
    Le résumé en deux mots : Garen, un jeune lapin villageois ayant pour maître d'armes le légendaire chevalier  d'Ardenois, se voit entraîner dans une sombre conspiration à la mort de ce dernier. Alors que la paix régnait depuis vingt ans sur le royaume, le petit village de Chassenoix est attaqué par leur ancien ennemi de la contrée voisine. Garen est obligé de s'enfuir et part prévenir le roi. C'est ainsi qu'il rencontre la confrérie de l'aube, à laquelle appartenait le feu Chevalier d'Ardenois. Ainsi débutent les aventures de notre petit lapin, Garen...
    Tout d'abord je commencerais par évoquer la superbe Préface de l'album par Pierre Dubois, scénariste BD et romancier. Son texte loue véritablement bien le travail de son confrère Etienne Willem et nous met l'eau à la bouche ! C'est donc dans les meilleures dispositions que le lecteur entre dans cette BD aux couleurs chatoyantes avec la quasi conviction que la bouille des personnages, la colorisation et le scénario vont satisfaire ses attentes. Et c'est là que le bât blesse... La première impression que j'ai eu est plutôt négative car j'ai eu du mal à entrer dans l'histoire, toutefois la fin rattrape bien ce premier abord. En effet, L'Epée d'Ardenois suscite notre intérêt de manière "crescendo". On commence avec le sentiment d'un éternel déjà vu de Seigneur des anneaux, Robin des Bois, Blacksad, De cape et de crocs (une espèce de pot pourri de ces oeuvres) pour petit à petit trouver à cette histoire un véritable caractère, un vrai charme et une ambiance qui lui est propre. Néanmoins, je dois préciser qu'un certain intérêt nous pousse à poursuivre notre lecture même si, d'emblée, nous ne nous sentons pas emballés par le scénario, l'enchaînement des dessins ou les attitudes des personnages : c'est le cadre historique du Moyen Age, parfaitement bien réussit qui retient notre curiosité !
    Toutefois, la frustration du lecteur tient du fait que, d'un côté, l'intrigue se donne superficiellement une certaine complexité en mettant en place un cadre historique foisonnant (présentation d'une carte du royaume et détail de ses contrées, description des batailles ultérieures, des complots; le tout agrémenté de noms aux sonorité celtiques pratiquement inretenables !) alors que d'un autre côté nous voyons que cette intrigue n'est pas si riche que ça, elle est même pauvre.

    En outre, l'humour est très présent (confère le prénom de notre protagoniste appartenant à l'espèce des léporidés: et oui,  le jeu de mots qui fait référence au lapin de garenne est indéniablement très drôle), et la mayonnaise prend de manière hilarante à partir de l'épisode de l'attaque nocturne des pilleurs de l'église. Ainsi, je ne sais pas par quelle magie je garde un bon souvenir de cette BD, de son ambiance, de ses personnages, du travail de l'auteur, mais le fait est que j'ai envie de poursuivre cette histoire, que j'ai envie de me replonger dans l'univers de L'Epée d'Ardenois, ses personnages finissent par prendre vie et c'est à cela que j'attribue du talent à un artiste !


    En bref, une BD hors-pistes qui finit par nous captiver, dommage qu'il faille attendre le milieu de l'album pour commencer à l'apprécier et la page 37 pour la savourer ! Après tout, les longueurs du début sont peut-être nécessaires à la mise en place de l'histoire et permettent d'apprécier encore mieux le point culminant de l'action, à la fin...  Série à suivre.  7,5/10


Pour plus d'infos, le blog de l'auteur : Etienne Willem


Auteur: Etienne Willem
Editions Paquet
Paru en février 2010

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