Le blog des livres : Cottage Treasure

Un zoo en hiver - Jirô Taniguchi

Jirô Taniguchi nous emmène dans l'univers des dessinateurs de mangas, dans le Tôkyô des années 60, à l'heure où l'auteur fait ses premiers pas dans le monde des mangakas.

Hamaguchi est un jeune homme plein de rêves et de talents. Il travaille pour un grossiste de textiles à Kyôto, un emploi qui le passionne peu, et passe son temps libre au zoo à dessiner des animaux.
Lors d'un séjour à Tôkyô, il va se retrouver projeter dans l'univers des mangakas et se fait employer comme assistant.
Dans le petit atelier d'un célèbre mangaka, il prendra conscience des exigences de ce métier prestigieux : des jours et des nuits passées pour boucler les histoires à paraître, tout en ayant au final que très peu de reconnaissance. Par ailleurs, il découvrira que beaucoup de personnes d'entre les membres de  l'équipe caressent le rêve de devenir mangaka et travaillent en parallèle sur leurs propres projets après les heures à l'atelier. Hamaguchi va alors redoubler d'efforts pour tenter d'avancer sa propre histoire. Tout d'abord découragé et peu inspiré, une rencontre avec une jeune fille malade, Mariko, va faire naître en lui "le plaisir de dessiner, la joie de créer une histoire"...

A travers cette BD mi-autobiographie mi-fictive, Jirô Taniguchi met en scène un personnage qui se démarque non seulement par son talent, mais surtout par sa grande sensibilité et sa vie émotionnelle riche.

Un trait fin et délicat et des dessins aux multiples détails sur lesquels s'arrête avec plaisir le regard du lecteur. Une histoire opérant par ailleurs, une mise en abîme du dessin dans le dessin, comme nous pouvons le voir ci-dessous :


    En bref, une histoire fraîche et des dessins toujours aussi agréables. Les lecteurs de Jirô Taniguchi seront heureux de se plonger d'aussi près dans cet aspect de l'oeuvre et de la vie de l'auteur. 7/10

A lire :
Mon billet sur Quartier lointain
Mon billet sur L'Orme du Caucase


Auteur: Jirô Taniguchu
Traduction: Corinne Quentin
Editions Casteman "Ecritures"
Paru en juin 2009
231 pages

Magasin Sexuel - Turf

Après la célébrissime série La Nef des Fous, Turf revient  avec une série qui s'inscrit à notre grande surprise dans une toute autre tonalité... quoique l'on reconnaisse l'humour décomplexé caractéristique de l'auteur, ainsi que les petits clins d'oeil à La Nef des Fous disséminés tout au long de la BD !

Les Bombinettes est un petit patelin (234 âmes bombinettoises), où l'on boit volontiers un petit verre de Bombinou, et où les paroles d'une célèbre chanson de Dalida deviennent :"Je sais bien que tu l'adore, Bombinou ! Bombinou ! Et qu'elle a de jolis yeux, Bombinou ! Bombinou ! Mais tu es trop jeune encore, Bombinou ! Bombinou ! Pour jouer les amoureux..."

Le personnage principal de l'album est Raymond Orloff (comme le rôti, tel qu'il aime à le préciser !), le maire du village. C'est un homme assez odieux, raciste, macho et ayant les idées courtes, mais toutefois prêt à satisfaire son électorat, euh !... ses administrés, dès que ceux-ci le menacent de donner leur voix à l'opposition aux prochaines élections...


Petite peinture de Raymond Orloff, maire des Bombinettes, au sujet d'une requête d'une habitante quant-à l'ouverture d'un club de peinture : "Mais à quoi cela va-t-il servir ? Les artistes sont tous des faignasses ! Je ne vais pas utiliser l'argent de la commune pour financer le tartouillage de quelques inactifs ! (...) On ne va pas encourager les chômeurs à dépenser l'argent des contribuables sous prétexte d'alibis culturels."

Mais le jour où Amandine Deschamps débarque avec son étrange échoppe ambulante, c'est à un problème d'une autre ampleur que le maire va devoir faire face ! Les habitants sont complètement perturbés par l'exposition publique de ce "sekshop" ambulant (tel que le prononce le maire) !
Amandine, vient tout juste de reprendre la boutique de son père, "La Maison du caoutchouc", spécialisée dans la vente de bottes et de tuyaux d'arrosage, cependant, celle-ci a quelque peu modernisé son commerce en proposant des produits plus "ludiques"... Amandine fait preuve d'une grande motivation pour faire marcher son commerce et fidéliser des clients, mais la clientèle se fait timide...

Monsieur le Maire, lui, ne voit pas d'inconvénient particulier à la présence de cette échoppe d'un nouveau genre, ne comprenant pas exactement de quoi se compose son étalage, et surtout, ce dernier se trouve quelque peu envoûté par le charme de la vendeuse... Son défi sera donc de faire cohabiter les suceptibilités fragiles et cet élan de modernité qui débarque telle une tornade dans son village.
Sans compter qu'à côté de cela, notre maire doit élucider une sombre histoire de vol... de lettres ! En effet, "Le bar du coin" s'étant fait voler son "i" est devenu "Le bar du con", tout comme, le restaurant "La belle truite" s'étant fait voler son "t", s'est une nuit transformé en restaurant "La belle truie"...

Je trouve que le personnage de Raymond Orloff n'est pas mal réussi : borné et odieux à l'égard des femmes, tout en se révélant désarmé face à la fraîcheur de la belle Amandine, son ridicule le rend au final attachant. Par ailleurs, on a hâte de voir de quelle manière il va parvenir (avec un tact bien à lui...) à démêler les situations : que ce soit la colère des habitants face à l'arrivée de l'échoppe, ou le problème des vols de lettres, ou encore concernant son propre désespoir personnel et sa quête d'une nouvelle femme pour faire le repassage à la maison...
Un personnage des plus pittoresques donc, qui détonne par son allure totalement décomplexée !

J'ai beaucoup aimé le décalage entre l'attente provoquée chez le lecteur par le titre de la BD et la façon dont le sujet est traité. Il ne s'agit pas d'une BD érotique (au cas où vous ne l'auriez pas compris !), aucun humour graveleux ne s'immisce dans cet album. Au contraire, Turf se rit de la pornographie en détournant complètement le sujet et en le traitant avec un recul qui, pour moi, m'est tout de suite apparu comme un clin d'oeil à la célèbre série de Loisel et Tripp, Magasin général. J'ai pu trouver dans Magasin Sexuel une fine parodie (même si ce mot ne résume absolument pas l'oeuvre que nous propose ici Turf) de l'histoire de Magasin Général qui se déroule dans la campagne québécoise des années 20 et où, Marie Ducharme se retrouve à la tête du magasin du village après la mort de son mari et dont le comportement parfois léger suscitera les médisances des villageois...

Si j'ai trouvé les dessins moins recherchés, avec des décors plus vides qu'à l'accoutumée chez Turf, toutefois, j'ai trouvé que les couleurs dans cet album restent tout simplement magnifiques !
A noter aussi, le découpage de la BD en chapitres, ce qui donne une tonalité un peu ringarde, mais qui se révèle être en totale adéquation avec le personnage du maire !

    En bref, une BD totalement décalée, une lecture divertissante qui ravira les fans de la Nef des Fous habitués à l'humour de Turf et séduira les non-inititiés ! 7/10


Auteur: Turf
Editions Delcourt
Paru en mars 2011
64 pages

Le désespoir du singe, Tome 1&2 - Jean-Philippe Peyraud, Alfred

Tome 1, La nuit des lucioles

La guerre civile gronde dans la ville de Prechz. Le pouvoir en place mène une politique d'irrigation intensive pour des champs de coton, ce qui assèche la mer au bord de laquelle est construite cette petite ville. Les pêcheurs subissent maintes restrictions et sombrent dans la faillite et le désespoir. C'est ainsi que se dresse la toile de fond sombre et angoissante de cette histoire.
Puis il y a Josef Setznar, un peintre raté qui sombre dans l'autoapitoiement et l'alccol, tentant vainement de s'attacher à sa fiancée Joliette.  Jusqu'au jour où sa cousine Edith, peintre exubérante et renommée, lui présente Vespérine, lors de la nuit des lucioles... Cette nuit magique où deux âmes faites l'une pour l'autre se rencontrent...
Mais Josef doit quitter la ville avec sa fiancée Joliette; le père de ce dernier a organisé leur fuite. Et Vespérine est mariée et résignée à épauler son mari infirme jusqu'à sa mort...
Les attentats perpétrés par les résistants (les francs-battants) se multiplient dans la ville, rapprochant puis séparant inexorablement les amants...
Cette BD est une pure merveille de poésie. Elle se révèle pourtant parfois cruevoire violente, mais le climat est là, et cette histoire d'amour qui ne naît pas dans des conditions favorables ne s'en trouve que renforcée et d'autant plus belle.
Dans un premier temps, c'est la couverture de l'album qui nous arrête, cette illustration est magnifique : tout à la fois douce et inquiétante. La beauté du couple enlacé ainsi que la luminosité qui les entoure sont contrebalancées par l'arrière-plan et cette ville grise hachurée ainsi que par la tenue sombre des amants. Il émane de ce dessin, une tendre sérénité mais aussi une part lugubre.
Penchons nous sur l'intérieur de l'album maintenant : les dessins sont fouillés, le décor de cette petite ville que l'on siturait en Europe de l'Est est parfaitement planté. De plus, chaque lieu (intérieur : chez Edith, chez Vespérine et son mari, chez Joliette; mais aussi extérieur: le port, les champs où se déroule la chasse aux lucioles, les rues de la ville) incarne une ambiance différente.
Il ne s'agit pas ici de réduire cette oeuvre à une histoire d'amour romantique basée sur la rencontre de deux âmes soeurs, ni d'une une histoire impossible car contrariée par les éléments extérieurs; ce que nous propose cette BD, c'est d'explorer le sentiment amoureux dans toute sa complexité. Par ailleurs, la rencontre entre Josef et Vespérine n'est pas seul le centre de cette histoire, le scénario y donne autant d'intérêt qu'à la tragique répression qui règne dans la ville, ou encore à la vie complexe de l'artiste-peintre Judith, tout en explorant les personnages de Joliette et du mari de Vespérine.


Je me souviens de la première fois où, tout gamin, j'ai accompagné mes tantes à la chasse aux lucioles. J'étais à la fois effrayé par l'idée qu'elle mettent ces insectes dans leurs cheveux, et émerveillé par ces chignons lumineux...

Regarde... Regarde cet arbre. C'est un Araucaria. On le surnomme le "désespoir du singe", car il ne laisse aucune prise à l'escalade... Notre liaison est comme cet arbre, Josef, elle ne peut se laisser envahir par les sentiments... Tu as ta vie, j'ai la mienne. C'est ainsi... Je ne dis pas que c'est mieux, mais c'est ainsi...


Tome 2, Le désert d'épaves


Josef et Joliette ont fui, ils se retrouvent entre les mains d'un passeur crapuleux. Arrivant au terme de leur voyage à bord du bateau qui leur a fait passé la frontière, ils débarquent en plein milieu d'un désert d'épaves. Josef ressent alors le besoin de dessiner, de laisser une trace de l'horreur qu'ils ont sous les yeux. Seulement, les seuls traits qu'il parvient à coucher sur le papier ne sont ceux que de Vespérine. Lui et Joliette tombent dans le guet-apens fomenté par leur passeur et se font voler. Je ne peux en réalité en raconter guère plus car la suite est si inattendue que je gâcherais la surprise... Et cela vaut le coup d'être surpris !
Cette suite, telle que le laisse présager la couverture, très sombre et sinistre, se révèle assez violente. L'action, amorcée dès la fin de premier tome avec l'attentat contre le parlement et la tuerie qui s'en est suivie, se poursuit à un rythme très soutenu dans ce tome-ci. Le scénario est construit sur l'alternance de deux récits : d'un côté, la fuite de Josef et Joliette, avec essentiellement des planches bleues-grises; et de l'autre côté, l'errance d'Edith et Lazlo qui tentent de quitter Prechz, verrouillée par la milice.
On se replonge avec frénésie dans cette histoire qui se lit à un rythme haletant et qui, surtout, n'a pas finie de nous surprendre. Une fois encore les amants Josef/Vespérine que tout a finalement réussi à séparer, ne se sont peut-être pas totalement perdus...


20 ans que la mer d'Edel disparaît et que le parlement cache la vérité ! Le voilà, le résultat de leur "politique d'agriculture intensive et d'irrigation raisonnée"!!! Et bientôt c'est tout le pays qui ressemblera à ce désert d'épaves... Alors oui, dessine l'artiste. Dessine pour ne pas oublier !

    En bref, une magnifique histoire où s'imbrique amour, passion, sentiments et horreur de la guerre. Un décor parfaitement posé, des personnages brillants. 10/10
Sortie du 3e et dernier tome prévue le 11 mai 2011.

A voir: le blog du dessinateur, Alfred, où vous pourrez trouver quelques planches du tome 3 en préparation.


8/10 (Type : BD française) 



Auteurs: Jean-Philippe Peyraud et Alfred
Editions Delcourt
Paru en janvier 2006 (Tome 1) et novembre 2010 (Tome 2)
94 pages (Tome 1 + Tome 2)

L'Orme du Caucase - Jirô Taniguchi et Ryuichiro Utsumi

L'orme du caucase - Jirô Taniguchu et Ryuichiro Utsumi
8 nouvelles extraordinairement touchantes dessinées par le maître de la bande-dessinée japonaise Jiirô Taniguchi !

Chacune de ces nouvelles traite d'une solitude: celle d'une petite fille élevée par une mère un peu dispersée, celle d'un homme carriériste qui revoit sa fille au bout de 25 ans, celle d'un homme fraîchement retraité face à son inactivité, celle d'une grand-mère vivant sous le même toit que son fils et sa famille, ou encore celle d'un petit garçon jaloux de son jeune frère mais qui le protège face aux mensonges des adultes etc...

Dans chaque histoire, la vérité sur laquelle le lecteur se repose au départ est soudain contre-balancée par un glissement vers un point de vue différent.  L'association de Taniguchi et Utsumi donne naissance à une palette d'émotions vraiment fortes. Ce recueil est une petite merveille !

Côté dessin, Taniguchi peint remarquablement les différentes émotions sur les visages de ses personnages et en particulier les enfants. D'ailleurs, ceux-ci ont une bouille magnifique ! 


Nous retrouvons toujours le trait méticuleux et épuré caractéristique du dessinateur. La représentation de la nature ou de la ville sont superbement bien rendus, un délice pour les yeux qui s'arrêtent sur chaque détails.

Côté scénario, Utsumi nous propose de tirer une sagesse de ces personnages confrontés à une difficulté de leur existence. Par ailleurs, le glissement qui s'opère au cours de l'histoire d'une vérité vers une autre est tout simplement magique. Les personnages que l'on croyait intéressant dans un premier temps s'effacent du devant de la scène pour devenir souvent les "bourreaux" d'une autre personne, laquelle va devenir le protagoniste de l'histoire et nous faire partager sa vision des choses (La petite fille à la poupée, La vie de mon frère, Le parapluie). Ou bien, à l'inverse, des personnages présentés comme peu agréables au premier abord, vont se révéler être des personnages au coeur pur (L'orme du caucase, Le cheval de bois, Les environs du musée, Dans la forêt).

   En bref, je reprendrai la formule du critique Ushio Yoshikawa à la fin du livre, qui attribue aux oeuvres d'Usumi le terme de "gentillesse". En effet, le fil conducteur de ce recueil est bien le coeur, c'est lui que ces histoires mettent à l'honneur. Superbe! 9/10

A lire: 
Quelques avis sur le site BD'Gest
Un article de blog très intéressant ICI, mais aussi chez Lo
Mon billet sur Quartier lointain
Mon billet sur Un zoo en hiver

Auteur: Jirô Taniguchu (dessin) & Ryuichiro Utsumi (scénario)
Traduction: Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet
Editions Casteman "Ecritures"
Paru en juin 2004
218 pages

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