Le blog des livres : Cottage Treasure

Amours en marge - Yoko Ogawa

Une valse lente entre des oreilles et des doigts. Un amour onirique entre une jeune femme et un sténogaphe. Une véritable fusion entre la mémoire et les mots.  C'est ce que nous relate Yoko Ogawa dans son premier roman long, écrit en 1991.

Le résumé en quelques mots : Une jeune femme se voit hospitalisée à cause de l'apparition de troubles auditifs coïncidant avec sa séparation d'avec son mari. Elle rencontre Y, un sténographe, lors d'une réunion pour un magazine de santé où elle témoigne des symptômes de sa maladie. Subjuguée par les mains et l'activité de ce dernier/celles-ci, elle va le rencontrer à plusieurs reprises, les oreilles de cette femme et les doigts du sténographe semblant s'attirer comme des aimants. Elle lui demandera un service : transcrire par des mots les bourdonnements de ses oreilles. S'en suit alors une danse envoûtante et intrigante...

Un roman très surprenant de par : la lenteur du récit; ces personnages  anonymes, à l'exception des personnages secondaires; ces décors flous (hôpital, hôtel, maison de la narratrice, musée) qui ressemblent à des décors de théâtre. 
Tout au long du récit le lecteur avance sur des sables mouvants, tout semble cohérent et réaliste mais reste insaisissable. L'élément le plus palpable est en fait le vide, le silence, l'absence, le blanc. Le lecteur cherche des repères, les personnages semblent être des ombres, comme le sténographe qui ne cesse d'apparaître et de disparaître mystérieusement au fil du roman. L'histoire d'amour qui se tisse entre la protagoniste malade des oreilles et le sténographe semble quant-à elle, très vaporeuse, puisque, en somme, les personnages ne créent pas de véritable lien amoureux, ce sont les oreilles de la première et les doigts du second qui s'unissent au fil des pages pour finir en total communion : les sons qui habitent les oreilles malades et les mots qui naissent des doigts du sténographes finiront par ne former plus qu'un, par être en total symbiose.

La mémoire en question : Au-delà de ce récit étrange et envoûtant, nous retrouvons toute la symbolique chère à l'auteur, celle  du souvenir.   Sans que l'on ne s'en aperçoive d'un premier abord, c'est bien le thème du souvenir qui constitue la clef de voûte du roman. Comment dire le souvenir ? Les mots ont-ils le pouvoir de restituer le souvenir ? De se substituer à la mémoire ? Les mots ici vont être le véritable remède au temps qui passe : lorsque celui-ci a pu être figé, consigné, fiché, tout peut alors reprendre sa place,  la vie peut alors reprendre son cours.
Sans que l'on s'y attende, l'auteur offre un dénouement à un récit qui ne semblait pas en appeler. Ce dénouement éclaire alors le récit d'une toute autre lumière et le lecteur se voit totalement destabilisé : ce qui lui semblait être de fausses impressions prend alors sens, tout bascule soudain dans une dimension quasi fantastique, offrant un merveilleux panorama rétrospectif ayant pour thème la mémoire.
Une écriture pleine de grâce, de poésie, de légèreté tout en étant troublante à la fois.

Un petit passage : 
- (...) Mais quand vas-tu te réapprovisionner en papier ? lui ai-je demandé et, serrant les lèvres, il a reporté son regard vers le ciel au-delà de la véranda. Il s'y découpait un fin croissant de lune.
- Il n'y aura pas d'autre papier, répondit-il, comme s'il s'adressait aux ténèbres de la nuit.
En écoutant sa voix se fondre dans l'obscurité, je me demandais pourquoi il disait cela. Alors que chacun de ses mots était facile à comprendre et que sa voix était douce, j'avais l'impression qu'ils grinçaient les uns contre les autres en de cruelles résonances.
- C'est tout ce que j'ai préparé pour la mémoire de tes oreilles. Il n'y en a ni trop, ni trop peu. Ce n'est pas nécessaire
    En bref, un premier roman qui contient en condensé les thèmes chers à l'auteur, qu'elle développera ensuite dans ses autres romans. Ce n'est pas celui que j'ai préféré parmi ceux que j'ai lu, toutefois, ce roman a beaucoup marqué mon esprit et reste très captivant pour ceux qui aiment se plonger dans l'univers de Yoko Ogowa de par les ponts qu'il tissent avec ses autres romans et les comparaisons intéressantes qu'il suscite. 7/10


A lire :
Mon billet sur Cristallisation secrète, roman
Mon billet sur La mer, recueil de nouvelles
Mo billet sur La Marche de Mina, roman


Auteur: Yoko Ogawa
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle
Editions Actes Sud
Collection "Lettres japonaises"
Paru en janvier 2005 (France)
190 pages

La Marche de Mina - Yoko Ogawa

Un magnifique roman sur le thème du souvenir !

Dans La Marche de Mina, Yoko Ogawa joue avec la frontière entre réel et onirisme tout en imprégnant ce récit d'une grande tendresse.
Comme à son habitude dans ses romans, l'auteur fait un coup de maître en donnant la sensation au lecteur de se plonger dans un monde imaginaire tout en ancrant le récit dans une réalité bien concrète.
Ce roman met en scène une palette de personnages attachants, formant une famille assez surréaliste et vivant dans un microcosme en parfaite harmonie.

Mais avant tout, ce roman est un roman initiatique. Le passage de l'innocence et de l'enfance au côté plus sombre de l'adolescence. Il relate les souvenirs d'enfance de l'héroïne, Tomoko, qui, à l'âge de 13 ans a été confiée par sa mère à sa tante habitant à Kobe, durant 1 an. Tomoko se retrouve soudainement dans un monde quasi féérique ; celle-ci, qui vivait très simplement avec une mère n'ayant pas beaucoup de ressources, se voit du jour au lendemain plongée dans un certain confort et entourée d'une grande famille. En effet, sous le toit de la luxueuse maison de la famille vivent des personnages très hétéroclites : il y a donc la tante très discrète ; l'oncle d'une beauté et d'une classe intimidantes ; la grand-mère Rosa, allemande, qui collectionne les produits de beauté de son pays ; Madame Yoneda, l'employée de maison qui gère le bon fonctionnement de la demeure d'une main de fer ; Monsieur Kobayashi, le jardinier ; Ryuichi, le cousin admirable faisant ses études en Suisse  ; Mina, la cousine asthmatique, passionnée de littérature et collectionneuse de petites boîtes d'allumettes autour desquelles elle écrit des histoires ; et enfin, Pochiko, l'hippopotame nain vivant dans le jardin et sur le dos duquel Mina fait tous les jours les trajets de l'école.

Ma première impression à leur égard fut de l'étonnement devant une famille aussi riche en particularités. La couleur des cheveux, par exemple, il y avait le blanc (grand-mère Rosa et madame Yoneda), le noir mélangé de blanc (monsieur Kobayashi), le marron clair (mon oncle), le marron foncé (Mina) et le noir (ma tante). Et ce n'était pas tout. Les noms mélangeaient allègrement le syllabaire katakana et les caractères chinois (le nom de mon oncle était Erich-Ken, le nom de Mina, Minako) et le langage était différent pour chacun. Madame Yoneda, monsieur Kobayashi et Mina parlaient tous les trois avec naturel le dialecte du Kansai, l'accent de mon oncle et de sa femme était celui de la langue standard avec environ quarante pour cent d'intonation du Kansai. Quant-à grand-mère Rosa, elle parlait un japonais particulier parfois difficile à comprendre. Mais cela ne constituait pas que des éléments négatifs. Comparée à ma vie avec ma mère, seules toutes les deux dans notre petite maison, l'atmosphère était quelque peu différente, et c'est pourquoi je me suis dit que quelqu'un d'aussi perdu que moi pourrait y trouver sa place.

Tomoko vit dans un cadre quasi magique.  Elle découvre une famille soudée et aimante, s'émerveille devant le confort de la maison aux 17 pièces, ou en s'imaginant l'époque où le jardin de la maison était un parc zoologique. Tomoko lie rapidement une relation très proche avec sa cousine avec qui elle va partager la passion du volley-ball lors de la diffusion des Jeux Olympiques de Munich cette année-là, ou en l'aidant à trouver les précieuses petites boîtes d'allumettes pour compléter sa collection, ou encore en s'initiant à la littérature en allant chercher à la bibliothèque des romans de Kawabata Yasunari pour sa cousine. Elle partage aussi des moments privilégiée avec son oncle qui l'emmènera goûter en tête à tête dans un salon de thé, mais aussi avec grand-mère Rosa qui lui montrera et lui fera essayer les produits de sa collection de crèmes de beauté.

Grand-mère Rosa me faisait asseoir devant la coiffeuse, déployait sur mes épaules une cape de maquillage en soie, et me laissait utiliser sans retenue tous ses produits, même le plus coûteux. Il s'agissait d'une crème onctueuse qui paraissait avoir beaucoup d'effet, dans un petit pot de porcelaine translucide couleur de lait, avec un couvercle marron. Effectivement, sur l'étiquette il était écrit : "Crème épaisse nourrissante pour la peau". (...) Grand-mère Rosa, regardant attentivement mon visage par-dessus mes épaules, étala la crème avec ses doigts qui tremblaient, imprécis. Avec un soin méticuleux ne laissant échapper aucune imperfection, elle la fit pénétrer partout, jusqu'au coin des yeux, sur les ailes du nez ou à la naissance des oreilles. (...) Ensuite, grand-mère Rosa avec une houpette rose, déposa un tout petit peu de poudre, de manière à ce que madame Yoneda ne s'en aperçoive pas, étala de la crème sur mes lèvres, massa mes ongles avec un "liquide polissant pour les ongles". Après avoir enlevé le bouchon de tous les flacons de parfum alignés sur la coiffeuse et me les avoir fait sentir, elle mit derrière le lobe de mes oreilles une goutte de celui que je préférais. A dire vrai, tous les parfums pour moi se ressemblaient, je ne voyais pas la différence, et je choisis en fonction de la forme du flacon.

Nous parlons de récit d'initiation avec ce roman car derrière cette vie magnifique, au fil du temps Tomoko prend conscience d'un aspect moins idyllique des choses. Comme par exemple, les absences prolongées et répétées de son oncle, l'alcool et les cigarettes derrière lesquels sa tante se réfugie, la maladie de sa cousine (l'asthme), l'approche de la mort avec la soeur jumelle de Rosa, ou bien encore la sombre histoire de la fermeture du parc zoologique de la propriété...

J'ai beaucoup aimé la façon dont l'auteur nous expose une dualité qui donne naissance à une parfaite harmonie. Tout ce qui constitue ce récit est hétéroclite, toutefois, tout forme une unité parfaite : langues différentes et physiques différents des personnages/leur parfaite entente, le confort/la modestie, le merveilleux/le réel (par exemple l'épisode de la nuit de la pluie d'étoile avec Pochiko), mais aussi à l'intérieur même de la structure du récit, l'inclusion dans la trame narrative principale des historiettes inventées par Mina, écrites autour des boîtes d'allumettes et mettant en scène les illustrations de la boîte. Toute cette diversité fait de ce roman un récit riche et très agréable à lire où le lecteur se plaît à savourer les réminiscences d'un passé éternellement figé par le regard d'un enfant.

    En bref, un grand roman de Yoko Ogawa qui explore un thème cher à l'auteur, celui du souvenir mais sur un mode beaucoup plus ancré dans la réalité que Cristallisation secrète. 8/10

A lire :
Mon billet sur Cristallisation secrète, roman
Mon billet sur La mer, recueil de nouvelles


Auteur: Yoko Ogawa
Traduit par Rose-Marie Makino
Editions Actes Sud
Collection "Lettres japonaises"
Paru en janvier 2008 (France)
317 pages

L'enfant noir - Laye Camara

Ce classique de la littérature africaine nous propose un dépaysement des plus envoûtants...

L'auteur/narrateur raconte son enfance en Haute-Guinée avec le regard nostalgique de l'homme occidentalisé qu'il est devenu.
Son parcours est celui d'un bon élève qui, par ses bonnes notes, se voit proposer l'opportunité de poursuivre ses études en France avec l'attribution d'une bourse.

Ainsi, le narrateur nous plonge, par ses souvenirs, dans les traditions de son village de Kouroussa : les grandioses rites et cérémonies de la circoncision, la fête de la récolte du riz, le travail artisanal de son père mécanicien-forgeron-orfèvre, les griots dont le métier est de louer les mérites d'une personne désignée, les marabouts que les femmes consultent pour attirer la chance sur quelqu'un, etc...
Dans la description de cette culture nous retrouvons la figure maternelle, dévouée, débordante d'amour et d'attention pour ses enfants, ainsi que la figure du père, sage, philosophe, respecté et admiré.
C'est une enfance heureuse, remplie de joie et d'amour que nous décrit le narrateur. Après une petite-enfance insouciante passée en Haute-Guinée, dans la concession familiale, il partira à Conakri (sur la côte) pour y préparer son certificat d'aptitude professionnel. Hébergé par son oncle, il sera entouré d'amour, par les deux femmes de ce dernier, par ses cousins qu'il considère comme ses frères et par Marie, une jeune fille qu'il rencontre au collège et avec qui il lie une profonde amitié. En outre, malgré tout cet amour reçu, le narrateur évoque souvent le thème du déchirement, du déracinement, avec la sensation d'être toujours entre deux eaux, de ne plus appartenir au lieu qu'il quitte ni à celui où il s'installe.
L'écriture, quant-à-elle, est empreinte de musicalité; le rythme de la phrase africaine résonne à nos oreilles avec délice tout au long du roman. L'auteur sait retranscrire l'ambiance, la solennité, l'importance d'un événement qu'il a vécu avec beaucoup de minutie. La phrase chante, les souvenirs dansent autour du personnage qui les fait resurgir avec un enchantement non dissimulé.

Mais quels étaient ces longs fils blancs qui tombaient, qui partaient plutôt du fromager et paraissaient inscrire sur le ciel la direction de la ville? (...) Parvenu aux premières concessions, la présence des longs fils blancs m'a de nouveau frappé; toutes les cases principales portaient de ces fils à leur sommet. — Tu vois les fils blancs ? dis-je à Kouyaté. — Je les vois. Il y a toujours de ces fils après la cérémonie de la clairière. — Qui les noue?.  Kouyaté souleva les épaules. — C'est de là qu'ils viennent, dis-je en montrant au loin le fromager. — Quelqu'un sera grimpé au sommet. — Qui pourrait grimper sur un fromager? Réfléchis! — Je ne sais pas ! — Est-ce que quelqu'un est capable d'embrasser un tronc de cette grosseur? dis-je. Et même s'il le pouvait, comment pourrait-il se glisser sur une écorce aussi hérissée d'épines. Ce que tu dis n'a pas de sens ! Te figures-tu bien le trajet qu'il faudrait faire avant d'atteindre les premières branches. (...)Nous avions atteint la grande place de la ville, et je regardais avec étonnement les fromagers qui ombragent le marché: eux aussi étaient garnis de ces mêmes fils blancs. Toutes les cases un peu importantes, tous les très grands arbres, en vérité, étaient ainsi reliés entre eux, et leur point de départ comme leur ralliement était l'immense fromager de la clairière, le lieu sacré que ce fromager signalait. — Des hirondelles nouent ces fils, dit tout à coup Kouyaté. — Des hirondelles? Tu es fou! dis-je. Les hirondelles ne volent pas la nuit.     J'interrogeai un de nos aînés qui marchait à proximité. — C'est notre Chef à tous qui les lie, dit-il. Notre Chef se transforme en hirondelle au cours de la nuit ; il vole d'arbre en arbre et de case en case, et tous ces fils sont noués en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. — Il vole d'arbre en arbre ? dis-je. Il vole comme une hirondelle? — Eh bien, oui! Il est une vraie hirondelle, il est rapide comme l'hirondelle. Tout le monde sait ça ! — Ne te l'avais-je pas bien dit? fit Kouyaté.  Je ne dis plus mot : la nuit de Kondén Diara était une étrange nuit, une nuit terrible et merveilleuse, une nuit qui passait l'entendement.

    En bref, L'Enfant noir est un petit roman limpide, dépaysant, gai et nostalgique qui, encore aujourd'hui, est considéré comme un des pilier de la littérature africaine. Par ailleurs, il s'est vu décerner le prix Charles Veillon en 1954. 8/10


Auteur: Laye Camara
Paru en 1953
Editions Plon
221 pages

Meurtre dans un jardin indien - Vikas Swarup

Un roman sensationnel qui, sous forme d'intrigue policière, aborde un bon nombre de sujets sensibles de l'Inde d'aujourd'hui...

Après Les Fabuleuses Aventures d'un Indien malchanceux qui devint milliardaire, (adapté au cinéma en 2008 par Dany Boyle sous le titre de Slumdog Millionnaire  et qui a remporté de nombreux prix dont 4 Golden Globes et 8 Oscars), Vikas Swarup vient de publier un nouveau roman : un panorama saisissant de l'Inde, à travers l'enquête menée par un journaliste sur le meurtre d'un richissime et ignoble industriel.

L'intrigue de ce roman est tout d'abord purement policière. Vicky Rai, industriel crapuleux, fils d'un très riche politicien indien, se fait assassiné lors de sa propre garden-party. Six convives sont suspectés du meurtres, ces six personnes ont été retrouvées avec une arme en leur possession.
Il y a Mohan Kumar, un bureaucrate fraîchement retraité possédé par l'esprit de Gandhi; Shabnam Saxena, l'actrice la plus célèbre et la plus sexy de Bollywood; Eketi, un petit aborigène de l'île La Petite Adaman; Munna Mobile, un gamin des rues voleur de téléphones portables;  Jagannath Rai, un politicien véreux, le père de la victime; et enfin, Larry Page, un américain venu en Inde rencontrer sa fiancée d'Internet.
C'est en suivant la vie de ces six personnages que nous découvrirons les raisons qui les ont poussés à se trouver le même jour, dans le même lieu, avec chacun potentiellement un solide mobile pour en vouloir à Vicky Rai...
L'histoire avance progressivement et, inéluctablement les événements rapprochent chaque personnage du meurtre.

Des palaces de Delhi aux bidonvilles de Mehrauli, des repaires terroristes du Cachemire aux cabanes des îles Andaman, des berges du Gange aux tapis rouges des premières de Bombay, entre soif de justice, vengeances, manigances politiques, quête d'un totem perdu ou d'une fiancée par correspondance, tous les chemins semblent mener au jardin du crime. (4e de couverture)

Le groupe des six suspects est très hétéroclites : c'est un véritable microcosme de la vie en Inde. Chaque personnage nous intrigue au plus haut point, chaque parcours est saisissant : les vies s'entrecroisent, imperceptiblement elles sont reliées les unes aux autres. Et ceci n'est pas difficile à comprendre lorsque l'ont s'aperçoit que les hommes de pouvoirs (les riches et les politiciens) détiennent entre leurs mains le sort des plus faibles (les pauvres). Dès lors, sur l'échelle sociale, la moindre volonté d'en haut peut se répercuter sur des dizaines voire des centaines de vies plus bas, tel l'effet papillon.

Ce livre se lit à une vitesse fulgurante : impossible de lâcher l'histoire ! L'auteur enchaîne les rebondissements avec brio, tout est mené d'une main de maître. Celui-ci emploie des ressorts narratifs très différents et efficaces : l'article de journal, le récit ordinaire avec un narrateur-personnage, un journal intime, des communications téléphoniques, ou encore, nous nous retrouvons plongés dans les pensées d'un personnage farcies d'expressions populaires très drôles. Le lecteur est littéralement captivé par ces tranches de vie, cette enquête policière et le paysage de l'Inde qu'on lui expose.

Ainsi, par le prétexte d'une intrigue policière, nous explorons les travers d'une Inde où le pouvoir est corrompu, où l'homme est vicieux et immoral; une Inde à deux niveaux avec d'un côté les riches, criminels par cupidité et soif de pouvoir, et de l'autre, les pauvres, souvent devenus criminels pour survivre. Mais, ce triste constat donne lieu à une éclatante prise de conscience permettant l'éclosion d'un magnifique espoir...

    En bref, un roman palpitant, magistralement orchestré, qui laisse en nous la marque d'une Inde fascinante. 10/10


Auteur: Vikas Swarup
Traduit de l'anglais par Roxane Azimi
Paru en mai 2010
Editions Belfond
481 pages

L'histoire de Monsieur Sommer - Patrick Süskind, Sempé

Un livre jeunesse écrit par un des plus grands écrivains du XXe siècle (Patrick Süskind, Le Parfum), et illustré par Sempé (Le Petit Nicolas); cet album-roman a tout pour aiguiser notre curiosité...

Ce livre n'est pas exclusivement destiné à la jeunesse car il y a beaucoup de texte et il possède un grand intérêt littéraire au niveau du style de l'auteur (comme l'on aurait pu s'en douter !). Par ailleurs, nous remarquons d'emblée la symbiose entre ce texte et les illustrations: le dessin colle parfaitement au ton de l'histoire !

Le narrateur relate des fragments de son enfance qu'il a passée dans un petit village, Unternsee, au bord d'un lac. Il évoque ses exploits de petit garçon, comme voler en se laissant porter par le vent, monter aux arbres, ou encore ses périples à bicyclette, l'enfer de ses cours de piano, un déboire amoureux...
Mais un personnage revient toujours dans son récit. Il s'agit de Monsieur Sommer, un homme qui marche du matin au soir et du soir au matin, certains le soupçonnent même de marcher la nuit... Mais pourquoi Monsieur Sommer ne cesse-t-il de marcher ?
Hiver comme été, variant sa tenue vestimentaire (un manteau noir et un bonnet rouge à pompon pour l'hiver, un chapeau de paille, une chemise et un short caramel pour l'été) mais gardant toujours la même allure, il marche avec son petit sac-à dos vide et son grand bâton noueux, sa troisième jambe. Il marche autour du lac qui fait 40 kms de circonférence, il ne parle à personne et avance d'un pas pressé, Monsieur Sommer se rend toujours quelque part, il n'a pas le temps de s'arrêter ni de discuter avec qui que ce soit...
Certains disent qu'il marche par claustrophobie...
Ce personnage est une ombre, un décor à l'histoire, et à la fois le protagoniste même de l'histoire, il est omniprésent. Et, à la manière du narrateur qui peut l'apercevoir soudain dans le paysage à un moment donné de la journée, Monsieur Sommer vient hanter notre récit, il apparaît puis disparaît, mais il est omniprésent. C'est une souffrance ambulante qui vient diluer l'humour des anecdotes du narrateur. Et lorsque la douleur du narrateur entre au contact de la douleur de Monsieur Sommer, notre jeune héros se met à voir les choses différemment...

C'est un pur moment de plaisir littéraire, avec des digressions savoureuses et souvent très comiques. Le récit peut partir soudain dans tous les sens, le génie de l'auteur fait que l'on ne perd jamais le fil et que l'on ne décroche pas une seule fois de son propos. Les illustrations s'imbriquent parfaitement avec l'histoire, au point que l'histoire et l'image sont indispensables l'une à l'autre. Beaucoup de nostalgie de nos souvenirs d'écolier resurgit à la lecture de ce texte magnifique, et la finesse des traits des dessins de Sempé ne fait que la souligner.

... je savais garder l'équilibre, tourner, freiner, monter et descendre de vélo, etc., mais je n'étais pas capable de doubler, ni de me laisser dépasser, ni de croiser quelqu'un. Dès que se faisait entendre le plus léger bruit de moteur d'une voiture qui arrivait devant ou derrière, je freinais aussitôt, mettais pied à terre et attendais que l'auto fût passée. Pour dépasser un piéton, je descendais de vélo juste derrière lui, je le doublais en courant et en poussant, et je ne me remettais à pédaler qu'après l'avoir laissé loin derrière moi.  

    En bref, un petit bijou né d'une fructueuse association ! Un très agréable moment de lecture : de bons moments de rigolade, de bons moments de nostalgie, et un soupçon de tristesse. 8/10

Auteurs: Patrick Süskind et Sempé (illustrateur)
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary
Editions Gallimard
Paru en février 2003 (France)
70 pages

Le goût des pépins de pomme - Katharina Hagena

Le goût des pépins de pomme - Katharina Hagena
Je ne vais pas m'étendre sur ce roman car je ne l'ai pas aimé.

Il s'agit d'un véritable succès en Allemagne qui vient de nous être traduit. C'est d'ailleurs les extraits des critiques très positives imprimés sur le bandeau rouge autour du livre qui m'ont poussé à le lire....
on ne m'y reprendra plus !

C'est l'histoire d'une jeune femme qui reçoit la maison de sa grand-mère en héritage, elle va donc s'y rendre et y vivre quelques jours le temps de délibérer : va-t-elle ou non accepter cet héritage alors que ses tantes n'ont pas eu cet honneur ?

L'héroïne va donc voir resurgir les souvenirs qui habitent cette maison. A travers ces réminiscences, c'est l'histoire de trois générations de femmes (de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours) qui nous est décrit.

Un peu trop mièvre à mon goût, nous trouvons dans cette histoire une dimension "roman sentimentale", à la frontière des romans "Harlequin", inintéressant et prévisible au possible !
Dommage, car ce roman est assez bien écrit, la narration est très bien agencée, il y a une belle évolution au niveau de l'imbrication des souvenirs. Par contre, la trame principale est trop grossière: une histoire d'amour par ici, une thématique du souvenir par là, un zeste d'histoire de pomme par dessus tout ça, on assaisonne avec une triste maladie d'Alzeihmer et la mort tragique d'une jeune cousine... ah oui, j'allais oublié une pincée de nazisme pour relever le tout ! Et ça y est la confiture est prête !

    En bref, une lecture assez rapide, décontractante, mais qui ne nous fait pas traverser de grandes émotions, c'est un peu raplapla en somme... 4/10

A lire: Une critique sur LeMonde.fr

Auteur: Katharina Hagena
Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss
Editions Anne Carrière
Paru en janvier 2010 (France)
267 pages

La mer - Yoko Ogawa

La mer - Yoko Ogawa
Après ma découverte de Cristallisation secrète, je continue d'explorer l'univers de Yoko Ogawa avec ce petit recueil de nouvelles à savourer !

7 nouvelles poétiques et tendres pour retrouver l'univers rêveur de l'auteur.

Certaines font de 20 à 30 pages, d'autres d'une à 3 pages, mais dans chacune de ces nouvelles, la même brise poétique, le même souffle de nostalgie saisit le lecteur.

  • Un petit aperçu des thèmes ? :
Un instrument de musique venu de la mer et oublié de tous, une excursion touristique dans une maison de retraite, un bureau de dactylographie au doux nom de "Butterfly", l'étrange pouvoir d'un crochet argenté, un conducteur de bus et ses bonbons magiques, une envolée de poussins multicolores...

    Ce que j'en retiens c'est la tendresse des relations qui se tissent entre les personnages que tout semble opposer et dont les univers se rejoignent tout à coup. D'une rencontre naît une poésie, un lien improbable, pour que chacun s'enrichisse de l'autre.
    Les différences de générations sont abolis pour la transmission d'un héritage spirituel immensément riche !

    Ce recueil nous fait sentir à quel point un souvenir est important et beau !

        En bref, des petits textes qui fondent comme une pastille sous la langue... 8/10


    Bonus... au sujet des poussins multicolores : "... Un petit camion apparut au loin sur le chemin. (...) Sortant peu à peu du nuage de poussière et de la lumière du soleil, il se rapprochait avec un chargement serré, doux et vaporeux, aux couleurs variées. L'homme et la petite fille se levèrent en même temps. Ce chargement, peu assorti à l'aspect vieillot du camion, était coloré de jolis motifs marbrés de rose, de jaune, de bleu et de rouge mêlés. (...) Bientôt leur parvinrent des piaillement tellement bruyants qu'ils recouvraient le bruit du moteur. Et le camion, passant entre l'homme et la petite fille, continua sa route."

    A lire: Une chronique dans LeMonde.fr


    Auteur: Yoko Ogawa
    Traduit par Rose-Marie Makino
    Editions Actes Sud
    Paru en 2009 (France)
    148 pages

    Cristallisation secrète - Yoko Ogawa

    Cristallisation secrète - Yoko Ogawa
    La littérature japonaise est pleine de surprises et la découverte de cet auteur en est la preuve !

    • Le décor : une île.
    • L'intrigue: des "objets" disparaissent un à un, définitivement, de la vie de l'île (les oiseaux, les roses, les photos ...), ce phénomène survient de manière aléatoire et est commandité par la police de l'île, "la police secrète". 
    • Les personnages : la narratrice (on ne connaît pas son nom), elle est romancière; le grand-père, c'est un vieil ami de la famille de la narratrice;  R., il est l'éditeur de la narratrice; la police secrète; quelques voisins de la narratrice.
    • L'ambiance: "kafkaïenne" dans sa définition, en tant que "qui a un caractère étrange, oppressant et absurde". Nous sommes plongés dans l'ambiance du Procès de Kafka, par exemple: le personnage est contraint d'accepter une situation absurde, illogique, brutale et tragique; il est entraîné dans une situation qu'il ne comprend pas, jusqu'à  son paroxysme. Dans Cristallisation secrète, les personnages se rendent-compte que les objets disparaissent certains matins au réveil, mais ils sont contraints de l'accepter car leur mémoire de l'objet s'efface elle aussi simultanément. L'objet peut rester présent matériellement, mais il n'existe plus officiellement, ni dans le ressenti des gens.
    • Un huit-clos: l'histoire se déroule sur une île, plus précisément, une grande partie du roman se déroule dans la maison de la narratrice; mais en plus, l'attention du lecteur est amené à se concentrer sur une chambre cachée: un tout petit réduit aménagé entre le plafond du rez-de-chaussée et le sol du premier étage. C'est là que la narratrice va cacher son éditeur lorsqu'elle s'apercevra que lui, n'oublie pas les "objets" et qu'il devient alors potentiellement la proie des traqueurs de souvenirs... Par ailleurs, ce procédé du huit clos pousse le lecteur à s'attacher intensément aux personnages par la promiscuité qu'il impose.
    • L'écriture: elle se caractérise par la nostalgie et la mélancolie qu'elle évoque chez le lecteur, elle est superbe. Les images sont à la frontière du poétique et de l'onirique.
    • Une "histoire dans l'histoire": l'auteur utilise  le procédé de mise en abîme pour intensifier le climat qu'elle souhaite installer et le message qu'elle veut faire passer. En effet, la narratrice du roman, qui est romancière, écrit elle-même un roman dont elle nous dévoile de larges extraits. Il s'agit de l'histoire d'une élève dactylographe qui tombe amoureuse de son professeur, lequel va lui voler sa voix. A nouveau, cette histoire nous plonge dans un climat oppressant avec l'impossibilité de s'exprimer et l'enfermement. Cette "histoire dans l'histoire" n'est pas anodine, elle permet à l'auteur (Yoko Ogawa) de mettre à jour sa propre démarche: elle-même dénonce un régime politique totalitaire à travers l'écriture de Cristallisation secrète, de la même manière que la narratrice du roman dénonce le climat d'oppression de l'île dans son propre roman à travers l'histoire de la jeune dactylographe. Cette mise en abyme permet ainsi à Yoko Ogawa d'insérer subtilement l'Histoire dans l'histoire.
    • Un passage à savourer: "Les mots alignés composés des lettres de l'alphabet dégagent une impression différente de celle qu'elles produisent lorsqu'on les prononce. La légère dépression qui reste sur le papier après que la lettre a été frappée. L'encre qui bave. Le J qui penche légèrement comme s'il allait tomber. Le M dont l'angle du milieu, un peu abîmé, est dentelé. Ce genre de chose me les rend braves et familières. Même si je pense qu'un jour il va falloir que je fasse réparer ses deux lettres." Cette mystérieuse impression de nostalgie provoquée par l'écriture revient fréquemment dans le texte.
    • Mon héros: le grand-père. Le personnage est poignant de réalisme. Il est attendrissant, dramatique et saisissant. Quel délice ce petit personnage, ce petit bonhomme qui ne paye pas de mine, simple et délicat. Je souhaite en faire mon héros personnel du roman !
    • Regret: la traduction. Dans l'ensemble la lecture est fluide, des passages sont très bien traduits, mais par contre d'autres laissent un sentiment de colère. La traduction laisse parfois à redire sur l'ordre des mots et la ponctuation. Tout reste compréhensible mais quelle frustration de trouver des ":" au beau milieu d'une phrase qui se termine un, voire deux verbes plus loin. De même, quel agacement de trouver une énumération de plus de six groupes nominaux sujets avant d'enfin pouvoir trouver le verbe .... (Petit coup de colère qui ne remet pas en cause la qualité de l'oeuvre d'Ogawa).
        En bref, un roman qui intrigue dès sa couverture et qui ne nous déçoit pas au fur et à mesure de l'histoire: l'intrigue va crescendo, le lecteur passe un excellent et déroutant moment de lecture. Un magnifique roman sur la perte et l'oubli ! 8/10

    A lire: Une chronique dans LeMonde.fr
    Un article très intéressant sur le blog de Perdue dans les livres
    Un autre article non moins intéressant chez lael


    Auteur: Yoko Ogawa
    Traduit par Rose-Marie Makino
    Editions Actes Sud
    Paru en novembre 2009 (France)
    341 pages

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